samedi 28 juillet 2018

Que regarder pendant l’été si vous êtes d’humeur spatiale ?



A l’heure où se multiplient les séries labellisées « spatial » – une tendance nettement renforcée par les plateformes de streaming Netflix et Amazon Prime –, et puisque la coutume veut que l’entrée dans la saison estivale soit l’occasion d’offrir au lecteur quelques recommandations pour occuper son temps, sans doute pouvons-nous en profiter pour demander s’il existe une ou plusieurs productions sortant du lot et méritant (re)visionnage.

Avant de répondre, notons d’emblée que l’objectif derrière cette question n’est pas de se limiter au seul critère du plaisir du divertissement, mais plutôt d’ouvrir le classement à la « nourriture de l’esprit ». En effet, le grand avantage des productions télévisuelles par rapport notamment aux ouvrages que j’ai pour habitude de recenser ici n’est-il pas de permettre de joindre l’agréable à l’utile ? Or l’utile en l’occurrence, y compris s’agissant par exemple d’une chaîne comme SyFy n’ayant pas la réputation d’excellence d’HBO, peut être découpé en au moins trois volets : 1/ informationnel, en participant à notre compréhension par exemple de l’organisation et du fonctionnement des institutions ou de la société américaines ; 2/ métaphorique, en fournissant des analogies ou des illustrations à des problématiques complexes, comme la politique spatiale ; et 3/ intertextuel, en servant de miroir grossissant révélant la façon dont une société se perçoit et pense d’elle-même à un moment donné (réel influence la fiction) voire en contribuant par les éventuelles critiques qu’elle formule à faire évoluer le statu quo, en particulier dans le cas de la SF (fiction influence le réel).

Dans cette perspective, certains d’entre vous auront peut-être découverts que suivant en cela le schéma tracé par toutes les grandes franchises qui se respectent, l’univers Stargate avait eu droit cette année à son récit des origines. Intitulée Stargate Origins et diffusée en ligne sous forme de mini-épisodes, la nouvelle série reprend le fil de l’histoire commencée il y a plus de vingt ans avec le film Stargate, la porte des étoiles de Roland Emmerich, non pour le prolonger à l’image notamment des trois séries dérivées qui ont suivi – Stargate SG-1 (1997-2007), Stargate Atlantis (2004-2009) et Stargate Universe (2009-2011) –, mais pour se concentrer cette fois-ci sur les événements s’étant déroulés avant, lors de la découverte de la fameuse porte à Gizeh à la fin des années 1920. Je m’arrêterai là s’agissant de ce nouvel opus de l’autre grande production au préfixe en Star- dont les ambitions très modestes pourront surprendre à l’heure où les machines Star Trek et Star Wars fonctionnent à plein régime et qui pourrait qui plus est difficilement prétendre au statut de quality television. Car si cette actualité me paraît aujourd’hui digne d’être évoquée, c’est moins pour elle-même que comme réminiscence, nostalgie pour une production qui a bercé mes jeunes années et qui avec le recul qu’autorisent le passage du temps me paraît incarner la franchise spatiale par excellence. Je m’explique.

Pourquoi aller dans l’espace ?

Le fait est Stargate, et ce sera là mon hypothèse de départ, se trouve être la seule production de SF à véritablement poser et intégrer la question des motivations au cœur de la problématique spatiale. J’entends bien sûr les cris d’orfraie poussés notamment par ceux qui ne jurent que par Star Trek, conscients qu’ils sont des liens forts qui unissent la série à l’histoire de l’espace aux Etats-Unis depuis 50 ans, et d’ailleurs l’objectif n’est pas ici de faire une analyse poussée ni de prétendre à une quelconque objectivité. Ma réponse sera donc simplement de persister en notant que le matériau politique quoique plus riche et plus ambitieux en général avec des implications métaphoriques claires sur notre monde voire une dimension réflexive comme le montrent les nombreuses analyses suscitées par le show est moins concentré paradoxalement s’agissant d’espace. Autrement dit, Star Trek dit très certainement plus, mais c’est Stargate, en particulier dans sa variante SG-1, qui dans le cadre de cet article dit mieux. Afin de préciser en quoi exactement la série apporte un éclairage sur le « pour quoi faire » tellement central à l’effort spatial, il convient de glisser un mot sur les raisons pour lesquelles elle interpelle et de convenir au passage de quelques définitions.

Séries dans l’espace et séries sur l’espace

Un premier distinguo que d’aucun pourra trouver artificiel mais qui n’en est pas moins heuristique et me paraît plus opératoire que l’opposition classique entre hard et soft science-fiction s’impose entre films/séries dans l’espace et sur l’espace. Autant les premières, qu’elles soient illustrées par Battlestar Gallactica (1978-1979 et 2004-2009), Farscape (1999-2003), Babylon 5 (1993-1998) et a fortiori toutes celles apparentées au genre space opera comme on peut le voir remis au goût du jour avec Gardians of the Galaxy (2014 et 2017), n’utilisent l’espace que comme prétexte, autant les secondes lui attribuent un rôle en soi, le meilleur exemple à ce jour demeurant L’étoffe des héros (1983). Dans le cas des premières, l’espace correspond à une simple toile de fond, une ambiance qui se veut exotique d’abord et qui pourrait être aisément substituable par une autre (la haute mer, le far west que sais-je…) sans que l’action – qui peut d’ailleurs suivre des logiques narratives complexes et s’inscrire dans un cadre scientifique rigoureux, l’un n’empêchant pas l’autre – n’y trouve à redire. A l’inverse, pour les secondes, l’espace est l’histoire.

Stargate tel qu’il se dessine notamment au fil des épisodes de SG-1 dans le filigrane des voyages d’exploration vécus par les personnages appartient à cette seconde catégorie, le paradoxe étant que l’espace au sens proprement dit est peu présent et que les rares moments où il est visible à l’écran sont aussi les moments où la série rappelle qu’elle partage nombre de caractéristiques épiques (et fantaisistes) propres au space/planet opera depuis Edgar Rice Burroughs. Si néanmoins il faut maintenir cette classification contre-intuitive, c’est parce que cette absence physique de l’espace permise par cette trouvaille scénaristique brillante de simplicité que constitue le concept pseudo-scientifique de la « porte des étoiles » (un trou de ver ou « vortex » reliant les mondes de notre galaxie entre eux et permettant de passer rapidement et sans inconfort de l’un à l’autre, en contournant à la fois le « problème du lanceur » et du déplacement supraluminique) peut être par analogie mise à profit pour permettre au spectateur de se concentrer sur l’essentiel, à savoir comment l’humanité construit ses nouvelles frontières comme objet légitime d’exploration et d’exploitation, bref le « pourquoi » derrière la conquête spatiale auquel je faisais référence plus haut.

J’irai même jusqu’à dire que cette question est structurante. En effet, la série poursuivant là où le film s’est arrêté, c’est-à-dire avec la fermeture du programme de « porte des étoiles », son incipit – ou épisode pilote – est entièrement centré autour des justifications derrière sa réactivation. Les épisodes suivants confirment cette lecture en faisant de la question du maintien du programme un fil directeur de l’intrigue. Aussi la « porte des étoiles » doit-elle survivre aux différents aléas bureaucratiques (relations civilo-militaires, rivalités interservices), politiques (changements d’administration, relations avec le Congrès) voire internationaux (existence d’une seconde porte russe, internationalisation du programme) mis sur son chemin. Sans oublier l’épreuve ultime qui est celle du temps, puisque chaque nouvelle saison – 10 au total, autant dire une longévité record pour une série de SF – est aussi l’occasion de réactualiser le contrat signé avec le public en aidant celui-ci à se placer dans une perspective qui est à la fois familière et nouvelle et cela tout en reflétant ses préoccupations changeantes. SG-1, du nom de l’équipe leader mise en place dans le plus grand secret par l’US Air Force (USAF) pour explorer de nouveaux mondes et s’emparer de nouvelles technologies dans le but entre autres de défendre la Terre des tentatives de domination de races extra-terrestres hostiles (représentées notamment par les Goa’uld), incarne cette recherche constante de sens.

Futur imaginé et présents alternatifs

A cela s’ajoute un autre élément distinctif qui est le fait que la série se passe non pas dans un futur imaginé (l’elsewhere et elsewhen illustrés notamment par Star Wars) mais dans un présent ré-imaginé. Autrement dit, Stargate invite le spectateur à se projeter dans un réel différent se déroulant dans le monde contemporain. Dans ce sens, la série est plus proche des films d’invasion extra-terrestre comme Independence Day ou X-Files dont elle reprend certains des thèmes de prédilection, qu’il s’agisse de l’asymétrie technologique ou de la question du maintien du secret dans une société démocratique. Un des ressorts principaux de l’intrigue qui reprend à son compte le système de répétition et de variation propre à toute série à succès est d’ailleurs le décalage constant qui existe entre le quotidien ordinaire du Stargate Command (localisé physiquement dans la base de Cheyenne Mountain aux Etats-Unis), lequel doit surtout gérer les retombées politico-militaires du programme et permet à la série de conserver un « effet de réalité » en racontant aussi des histoires humaines familières, et, de l’autre côté de la porte des étoiles, la réalité extra-ordinaire d’un conflit aux proportions interstellaires voire intergalactiques.

Cet ancrage dans le présent qui place la série à part dans le paysage SF est remarquable en ce qu’il situe le spectateur et les personnages – des pionniers à la Right Stuff, des frontiermen plutôt que des explorateurs de métier – dans une époque de transition où tout est à construire et où chaque possible doit être motivé, contrairement à d’autres productions pour lesquelles l’exploration spatiale apparaît comme une donnée acquise d’entrée de jeu. La série n’hésite pas à jouer avec cette idée en mettant en scène la notion de « multivers », c’est-à-dire de réalités parallèles (incluant les sauts dans le temps) auxquelles la porte permet d’accéder. Ces présents alternatifs sont importants pour le récit en ce qu’ils sont vus comme autant de possibilités d’essais et d’erreurs permettant de comparer les mondes où la porte n’existe pas ou n’a pas été correctement exploité avec l’ici et maintenant de référence dont on peut/veut croire qu’il s’agit du nôtre et cela afin d’en obtenir la meilleure version possible. L’élément récurrent est que, de leurs multiples voyages, que ceux-ci aient lieu dans ce continuum spatio-temporel ou dans un autre, les membres de SG-1 reviennent toujours avec la conviction que la porte des étoiles est une bonne chose (non sans similitude d’ailleurs avec les arguments circulaires employés pour justifier la présence de l’homme dans l’espace…).

Encore que du point de vue de la série ce qui importe n’est pas tant le résultat que le procédé lui-même qui est répété à l’envie, moins dans l’optique de « refaire l’histoire » que pour la « revivre ». Pour maintenir la cohérence et l’intérêt de la série, l’approche des scénaristes est double. Elle est d’abord hypertextuelle, avec SG-1 reprenant à son compte aussi bien les grandes lignes de l’univers créé par le film de 1994 que l’histoire du programme spatial américain (le fait que l’USAF soit aux commandes au détriment de la NASA est plus qu’un clin d’œil à l’histoire compliquée de la genèse du spatial aux Etats-Unis mais une véritable revanche institutionnelle). Reste que de manière plus paradoxale, elle est aussi méta-textuelle. Faisant le pari que le spectateur n’est pas dupe, les scénaristes multiplient les références rappelant que la réalité alternative patiemment élaborée grâce à leur soin doit aussi être regardée de manière critique et réflexive, que ce soit en faisant régulièrement souligner par les personnages ce qui relève dans l’intrigue du processus classique de narration et de production d’une série de SF (ainsi des acteurs transfuges d’une autre série de SF à succès Farscape) ou encore en s’auto-citant sur le mode de l’humour et de la parodie (avec des épisodes entiers consacrés à la production de métarécits et « d’histoires dans l’histoire »).

« Qui sommes-nous ? »

En résumé, le « pourquoi » est central : non seulement il fait partie intégrante des contraintes d’écriture de la série, mais encore, dessinant le champ des possibles que le spectateur intègre, il va jusqu’à servir de base de communication en suscitant un questionnement sur « qui nous sommes » ou plutôt « pensons/voulons être ». Par comparaison, Star Trek, référence incontournable du genre s’il en est, est entièrement construit autour du postulat minimaliste et propre à exclure toute discussion prolongée sur le sujet selon lequel la conquête de l’espace participe d’un élan humain naturel et irrépressible suffisant à lui-même (le « boldly go where no one has gone before » répété en début de chaque générique et que nous retrouvons par exemple chez Carl Sagan pour qui « Exploration is in our nature »). Comment pourrait-il en être autrement alors que la série dont la première diffusion télévisée date de 1966 et qui a gardé avec les années la tonalité optimiste voire idéaliste des origines a été produite à une époque où la présence de l’homme (américain) dans l’espace était considérée comme allant de soi ? Pour sa défense, ce n’est en effet que récemment après des années de tergiversations et d’introspection que le tabou est finalement tombé et que la question des objectifs – par opposition aux destinations – a été clairement et explicitement posée.

Avec SG-1, le débat est non seulement ouvert, mais en réalité il n’est jamais clos – reflétant au passage le malaise identitaire de la communauté spatiale de la fin des années 1990. Même la sécurité qui semble parfois constituer le ressort N°1 de l’action demeure volontairement ambiguë. Doit-elle être comprise comme la recherche maximaliste de la puissance dans le cadre d’une guerre d’extermination à somme nulle qui ne laisse aucune place à la diplomatie (les Goa’uld, les Réplicateurs, les Oris…) ou comme une notion plus défensive s’inscrivant dans une société galactique de type westphalienne remplie de (formes de) vies et de civilisations différentes mais tolérantes (les Tok’ras, les Asgards, les Anciens…) ? Sa poursuite effrénée et non-contrebalancée par la prudence ou d’autres motifs d’action ne risque-t-elle pas d’ailleurs de provoquer un « retour de bâton » (thème récurrent de la boîte de Pandore), ainsi que le montrent les multiples dilemmes et références transparentes à la privatisation de l’espace, la prolifération des technologies sensibles ou encore la militarisation et « sécuritisation » de l’orbite ? Les quatre membres de l’équipe SG-1 originelle reflètent cette incertitude de base en contribuant, par leurs personnalités et leurs histoires, à alimenter la série en tensions dont la résolution participe du développement de l’intrigue au même titre que les péripéties des voyages. Cette capacité, qui n’est pas exempte du recours à certains poncifs du genre, permet à la série de se distinguer à moindre coût de la SF classique opposant les « méchants aliens » aux « gentils humains ». 
  • Ainsi, Samantha Carter (Amanda Tapping) et Jack O’Neill (Richard Dean Anderson), ont beau appartenir tous deux à l’USAF, ils n’en représentent pas moins deux visions radicalement différentes de l’armée. Carter, unique femme de l’équipe, est astrophysicienne et, quoique officier expérimenté et exemplaire, est avant tout intéressée par la science pure, davantage la connaissance pour elle-même que pour ses éventuelles retombées militaires.
  • O’Neill (interprété dans le film originel par Kurt Russell) est quant à lui un vétéran des forces spéciales. Soldat d’élite courageux et prêt au sacrifice à qui ont été confiés le commandement et la responsabilité de l’équipe, il considère que la défense contre la menace extra-terrestre constitue la raison d’être première du programme et à ce titre est à la recherche avant tout d’alliés et de nouvelles technologies.
  • Seul membre civil de l’équipe, Daniel Jackson (Michael Shanks, relativement proche du personnage créé par James Spader dans le film) est anthropologue et linguiste de formation. Cet équivalent de Carter pour les humanités à qui le programme doit son existence joue le rôle de caution morale voire mystique dans une équipe dont il réfute régulièrement le biais sécuritaire au cœur de la mission qui lui a été confiée.
  • Enfin, Teal’c (Christopher Judge), alien au physique imposant, est guerrier de profession (jaffa). Symbole de l’oppression extra-extraterrestre – à la fois victime criant vengeance et ancien tortionnaire désireux de se racheter –, il véhicule une conception généreuse et éthique de la guerre, que vient renforcer un mélange de stéréotypes classiques du genre (l’acteur est afro-américain).
Reste que pour tout un pan de la littérature SF dite astrofuturiste – en particulier aux Etats-Unis compte tenu de l’interpénétration à l’œuvre avec les valeurs propres à ce pays –, l’espace est aussi le « lieu d’avenir » par excellence, cette « nouvelle frontière » qui nous donne la possibilité de résoudre nos querelles, que celles-ci soient politiques, sociales ou encore raciales. SG-1, produit de son temps, ne déroge pas à la règle en prenant soin de montrer des équipes d’exploration mélangées où la différence est in fine effacée. Ces dignes « envoyés de l’humanité » autorisent ce faisant des comparaisons souvent flatteuses avec les sociétés extra-terrestres, lesquelles au contact de l’hégémonie bienveillante de la Terre (c’est-à-dire des Etats-Unis) sont amenées (parfois sans leur consentement) à être libérées du joug alien voire de croyances et conceptions sociales perçues comme rétrogrades et à évoluer vers le meilleur, c’est-à-dire, à nous ressembler. Cet « universe-building » suggère ainsi que « l’impérialisme sans empire » orienté par le souci de l’autre plutôt que le seul self-help peut aider à résoudre la pluralité en apparence irréductible des motivations. Pour caricatural qu’il soit, il n’en offre pas moins de nouvelles occasions de questionner la mission de SG-1, reproduisant et popularisant en cela les controverses contemporaines sur la space dominance (et plus largement la « responsabilité de protéger » et le « devoir d’ingérence » dans un monde tragique). Stargate de ce point de vue véhicule un message plus ambivalent et complexe qu’il n’y paraît au premier regard, car s’il confirme in fine les avantages interstellaires, et donc en retour par définition bel et bien terrestres, de la pax americana, il ne laisse pas pour autant de côté les contradictions de l’unipolarité.





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