samedi 28 juillet 2018

Que regarder pendant l’été si vous êtes d’humeur spatiale ?



A l’heure où se multiplient les séries labellisées « spatial » – une tendance nettement renforcée par les plateformes de streaming Netflix et Amazon Prime –, et puisque la coutume veut que l’entrée dans la saison estivale soit l’occasion d’offrir au lecteur quelques recommandations pour occuper son temps, sans doute pouvons-nous en profiter pour demander s’il existe une ou plusieurs productions sortant du lot et méritant (re)visionnage.

Avant de répondre, notons d’emblée que l’objectif derrière cette question n’est pas de se limiter au seul critère du plaisir du divertissement, mais plutôt d’ouvrir le classement à la « nourriture de l’esprit ». En effet, le grand avantage des productions télévisuelles par rapport notamment aux ouvrages que j’ai pour habitude de recenser ici n’est-il pas de permettre de joindre l’agréable à l’utile ? Or l’utile en l’occurrence, y compris s’agissant par exemple d’une chaîne comme SyFy n’ayant pas la réputation d’excellence d’HBO, peut être découpé en au moins trois volets : 1/ informationnel, en participant à notre compréhension par exemple de l’organisation et du fonctionnement des institutions ou de la société américaines ; 2/ métaphorique, en fournissant des analogies ou des illustrations à des problématiques complexes, comme la politique spatiale ; et 3/ intertextuel, en servant de miroir grossissant révélant la façon dont une société se perçoit et pense d’elle-même à un moment donné (réel influence la fiction) voire en contribuant par les éventuelles critiques qu’elle formule à faire évoluer le statu quo, en particulier dans le cas de la SF (fiction influence le réel).

Dans cette perspective, certains d’entre vous auront peut-être découverts que suivant en cela le schéma tracé par toutes les grandes franchises qui se respectent, l’univers Stargate avait eu droit cette année à son récit des origines. Intitulée Stargate Origins et diffusée en ligne sous forme de mini-épisodes, la nouvelle série reprend le fil de l’histoire commencée il y a plus de vingt ans avec le film Stargate, la porte des étoiles de Roland Emmerich, non pour le prolonger à l’image notamment des trois séries dérivées qui ont suivi – Stargate SG-1 (1997-2007), Stargate Atlantis (2004-2009) et Stargate Universe (2009-2011) –, mais pour se concentrer cette fois-ci sur les événements s’étant déroulés avant, lors de la découverte de la fameuse porte à Gizeh à la fin des années 1920. Je m’arrêterai là s’agissant de ce nouvel opus de l’autre grande production au préfixe en Star- dont les ambitions très modestes pourront surprendre à l’heure où les machines Star Trek et Star Wars fonctionnent à plein régime et qui pourrait qui plus est difficilement prétendre au statut de quality television. Car si cette actualité me paraît aujourd’hui digne d’être évoquée, c’est moins pour elle-même que comme réminiscence, nostalgie pour une production qui a bercé mes jeunes années et qui avec le recul qu’autorisent le passage du temps me paraît incarner la franchise spatiale par excellence. Je m’explique.

Pourquoi aller dans l’espace ?

Le fait est Stargate, et ce sera là mon hypothèse de départ, se trouve être la seule production de SF à véritablement poser et intégrer la question des motivations au cœur de la problématique spatiale. J’entends bien sûr les cris d’orfraie poussés notamment par ceux qui ne jurent que par Star Trek, conscients qu’ils sont des liens forts qui unissent la série à l’histoire de l’espace aux Etats-Unis depuis 50 ans, et d’ailleurs l’objectif n’est pas ici de faire une analyse poussée ni de prétendre à une quelconque objectivité. Ma réponse sera donc simplement de persister en notant que le matériau politique quoique plus riche et plus ambitieux en général avec des implications métaphoriques claires sur notre monde voire une dimension réflexive comme le montrent les nombreuses analyses suscitées par le show est moins concentré paradoxalement s’agissant d’espace. Autrement dit, Star Trek dit très certainement plus, mais c’est Stargate, en particulier dans sa variante SG-1, qui dans le cadre de cet article dit mieux. Afin de préciser en quoi exactement la série apporte un éclairage sur le « pour quoi faire » tellement central à l’effort spatial, il convient de glisser un mot sur les raisons pour lesquelles elle interpelle et de convenir au passage de quelques définitions.

Séries dans l’espace et séries sur l’espace

Un premier distinguo que d’aucun pourra trouver artificiel mais qui n’en est pas moins heuristique et me paraît plus opératoire que l’opposition classique entre hard et soft science-fiction s’impose entre films/séries dans l’espace et sur l’espace. Autant les premières, qu’elles soient illustrées par Battlestar Gallactica (1978-1979 et 2004-2009), Farscape (1999-2003), Babylon 5 (1993-1998) et a fortiori toutes celles apparentées au genre space opera comme on peut le voir remis au goût du jour avec Gardians of the Galaxy (2014 et 2017), n’utilisent l’espace que comme prétexte, autant les secondes lui attribuent un rôle en soi, le meilleur exemple à ce jour demeurant L’étoffe des héros (1983). Dans le cas des premières, l’espace correspond à une simple toile de fond, une ambiance qui se veut exotique d’abord et qui pourrait être aisément substituable par une autre (la haute mer, le far west que sais-je…) sans que l’action – qui peut d’ailleurs suivre des logiques narratives complexes et s’inscrire dans un cadre scientifique rigoureux, l’un n’empêchant pas l’autre – n’y trouve à redire. A l’inverse, pour les secondes, l’espace est l’histoire.

Stargate tel qu’il se dessine notamment au fil des épisodes de SG-1 dans le filigrane des voyages d’exploration vécus par les personnages appartient à cette seconde catégorie, le paradoxe étant que l’espace au sens proprement dit est peu présent et que les rares moments où il est visible à l’écran sont aussi les moments où la série rappelle qu’elle partage nombre de caractéristiques épiques (et fantaisistes) propres au space/planet opera depuis Edgar Rice Burroughs. Si néanmoins il faut maintenir cette classification contre-intuitive, c’est parce que cette absence physique de l’espace permise par cette trouvaille scénaristique brillante de simplicité que constitue le concept pseudo-scientifique de la « porte des étoiles » (un trou de ver ou « vortex » reliant les mondes de notre galaxie entre eux et permettant de passer rapidement et sans inconfort de l’un à l’autre, en contournant à la fois le « problème du lanceur » et du déplacement supraluminique) peut être par analogie mise à profit pour permettre au spectateur de se concentrer sur l’essentiel, à savoir comment l’humanité construit ses nouvelles frontières comme objet légitime d’exploration et d’exploitation, bref le « pourquoi » derrière la conquête spatiale auquel je faisais référence plus haut.

J’irai même jusqu’à dire que cette question est structurante. En effet, la série poursuivant là où le film s’est arrêté, c’est-à-dire avec la fermeture du programme de « porte des étoiles », son incipit – ou épisode pilote – est entièrement centré autour des justifications derrière sa réactivation. Les épisodes suivants confirment cette lecture en faisant de la question du maintien du programme un fil directeur de l’intrigue. Aussi la « porte des étoiles » doit-elle survivre aux différents aléas bureaucratiques (relations civilo-militaires, rivalités interservices), politiques (changements d’administration, relations avec le Congrès) voire internationaux (existence d’une seconde porte russe, internationalisation du programme) mis sur son chemin. Sans oublier l’épreuve ultime qui est celle du temps, puisque chaque nouvelle saison – 10 au total, autant dire une longévité record pour une série de SF – est aussi l’occasion de réactualiser le contrat signé avec le public en aidant celui-ci à se placer dans une perspective qui est à la fois familière et nouvelle et cela tout en reflétant ses préoccupations changeantes. SG-1, du nom de l’équipe leader mise en place dans le plus grand secret par l’US Air Force (USAF) pour explorer de nouveaux mondes et s’emparer de nouvelles technologies dans le but entre autres de défendre la Terre des tentatives de domination de races extra-terrestres hostiles (représentées notamment par les Goa’uld), incarne cette recherche constante de sens.

Futur imaginé et présents alternatifs

A cela s’ajoute un autre élément distinctif qui est le fait que la série se passe non pas dans un futur imaginé (l’elsewhere et elsewhen illustrés notamment par Star Wars) mais dans un présent ré-imaginé. Autrement dit, Stargate invite le spectateur à se projeter dans un réel différent se déroulant dans le monde contemporain. Dans ce sens, la série est plus proche des films d’invasion extra-terrestre comme Independence Day ou X-Files dont elle reprend certains des thèmes de prédilection, qu’il s’agisse de l’asymétrie technologique ou de la question du maintien du secret dans une société démocratique. Un des ressorts principaux de l’intrigue qui reprend à son compte le système de répétition et de variation propre à toute série à succès est d’ailleurs le décalage constant qui existe entre le quotidien ordinaire du Stargate Command (localisé physiquement dans la base de Cheyenne Mountain aux Etats-Unis), lequel doit surtout gérer les retombées politico-militaires du programme et permet à la série de conserver un « effet de réalité » en racontant aussi des histoires humaines familières, et, de l’autre côté de la porte des étoiles, la réalité extra-ordinaire d’un conflit aux proportions interstellaires voire intergalactiques.

Cet ancrage dans le présent qui place la série à part dans le paysage SF est remarquable en ce qu’il situe le spectateur et les personnages – des pionniers à la Right Stuff, des frontiermen plutôt que des explorateurs de métier – dans une époque de transition où tout est à construire et où chaque possible doit être motivé, contrairement à d’autres productions pour lesquelles l’exploration spatiale apparaît comme une donnée acquise d’entrée de jeu. La série n’hésite pas à jouer avec cette idée en mettant en scène la notion de « multivers », c’est-à-dire de réalités parallèles (incluant les sauts dans le temps) auxquelles la porte permet d’accéder. Ces présents alternatifs sont importants pour le récit en ce qu’ils sont vus comme autant de possibilités d’essais et d’erreurs permettant de comparer les mondes où la porte n’existe pas ou n’a pas été correctement exploité avec l’ici et maintenant de référence dont on peut/veut croire qu’il s’agit du nôtre et cela afin d’en obtenir la meilleure version possible. L’élément récurrent est que, de leurs multiples voyages, que ceux-ci aient lieu dans ce continuum spatio-temporel ou dans un autre, les membres de SG-1 reviennent toujours avec la conviction que la porte des étoiles est une bonne chose (non sans similitude d’ailleurs avec les arguments circulaires employés pour justifier la présence de l’homme dans l’espace…).

Encore que du point de vue de la série ce qui importe n’est pas tant le résultat que le procédé lui-même qui est répété à l’envie, moins dans l’optique de « refaire l’histoire » que pour la « revivre ». Pour maintenir la cohérence et l’intérêt de la série, l’approche des scénaristes est double. Elle est d’abord hypertextuelle, avec SG-1 reprenant à son compte aussi bien les grandes lignes de l’univers créé par le film de 1994 que l’histoire du programme spatial américain (le fait que l’USAF soit aux commandes au détriment de la NASA est plus qu’un clin d’œil à l’histoire compliquée de la genèse du spatial aux Etats-Unis mais une véritable revanche institutionnelle). Reste que de manière plus paradoxale, elle est aussi méta-textuelle. Faisant le pari que le spectateur n’est pas dupe, les scénaristes multiplient les références rappelant que la réalité alternative patiemment élaborée grâce à leur soin doit aussi être regardée de manière critique et réflexive, que ce soit en faisant régulièrement souligner par les personnages ce qui relève dans l’intrigue du processus classique de narration et de production d’une série de SF (ainsi des acteurs transfuges d’une autre série de SF à succès Farscape) ou encore en s’auto-citant sur le mode de l’humour et de la parodie (avec des épisodes entiers consacrés à la production de métarécits et « d’histoires dans l’histoire »).

« Qui sommes-nous ? »

En résumé, le « pourquoi » est central : non seulement il fait partie intégrante des contraintes d’écriture de la série, mais encore, dessinant le champ des possibles que le spectateur intègre, il va jusqu’à servir de base de communication en suscitant un questionnement sur « qui nous sommes » ou plutôt « pensons/voulons être ». Par comparaison, Star Trek, référence incontournable du genre s’il en est, est entièrement construit autour du postulat minimaliste et propre à exclure toute discussion prolongée sur le sujet selon lequel la conquête de l’espace participe d’un élan humain naturel et irrépressible suffisant à lui-même (le « boldly go where no one has gone before » répété en début de chaque générique et que nous retrouvons par exemple chez Carl Sagan pour qui « Exploration is in our nature »). Comment pourrait-il en être autrement alors que la série dont la première diffusion télévisée date de 1966 et qui a gardé avec les années la tonalité optimiste voire idéaliste des origines a été produite à une époque où la présence de l’homme (américain) dans l’espace était considérée comme allant de soi ? Pour sa défense, ce n’est en effet que récemment après des années de tergiversations et d’introspection que le tabou est finalement tombé et que la question des objectifs – par opposition aux destinations – a été clairement et explicitement posée.

Avec SG-1, le débat est non seulement ouvert, mais en réalité il n’est jamais clos – reflétant au passage le malaise identitaire de la communauté spatiale de la fin des années 1990. Même la sécurité qui semble parfois constituer le ressort N°1 de l’action demeure volontairement ambiguë. Doit-elle être comprise comme la recherche maximaliste de la puissance dans le cadre d’une guerre d’extermination à somme nulle qui ne laisse aucune place à la diplomatie (les Goa’uld, les Réplicateurs, les Oris…) ou comme une notion plus défensive s’inscrivant dans une société galactique de type westphalienne remplie de (formes de) vies et de civilisations différentes mais tolérantes (les Tok’ras, les Asgards, les Anciens…) ? Sa poursuite effrénée et non-contrebalancée par la prudence ou d’autres motifs d’action ne risque-t-elle pas d’ailleurs de provoquer un « retour de bâton » (thème récurrent de la boîte de Pandore), ainsi que le montrent les multiples dilemmes et références transparentes à la privatisation de l’espace, la prolifération des technologies sensibles ou encore la militarisation et « sécuritisation » de l’orbite ? Les quatre membres de l’équipe SG-1 originelle reflètent cette incertitude de base en contribuant, par leurs personnalités et leurs histoires, à alimenter la série en tensions dont la résolution participe du développement de l’intrigue au même titre que les péripéties des voyages. Cette capacité, qui n’est pas exempte du recours à certains poncifs du genre, permet à la série de se distinguer à moindre coût de la SF classique opposant les « méchants aliens » aux « gentils humains ». 
  • Ainsi, Samantha Carter (Amanda Tapping) et Jack O’Neill (Richard Dean Anderson), ont beau appartenir tous deux à l’USAF, ils n’en représentent pas moins deux visions radicalement différentes de l’armée. Carter, unique femme de l’équipe, est astrophysicienne et, quoique officier expérimenté et exemplaire, est avant tout intéressée par la science pure, davantage la connaissance pour elle-même que pour ses éventuelles retombées militaires.
  • O’Neill (interprété dans le film originel par Kurt Russell) est quant à lui un vétéran des forces spéciales. Soldat d’élite courageux et prêt au sacrifice à qui ont été confiés le commandement et la responsabilité de l’équipe, il considère que la défense contre la menace extra-terrestre constitue la raison d’être première du programme et à ce titre est à la recherche avant tout d’alliés et de nouvelles technologies.
  • Seul membre civil de l’équipe, Daniel Jackson (Michael Shanks, relativement proche du personnage créé par James Spader dans le film) est anthropologue et linguiste de formation. Cet équivalent de Carter pour les humanités à qui le programme doit son existence joue le rôle de caution morale voire mystique dans une équipe dont il réfute régulièrement le biais sécuritaire au cœur de la mission qui lui a été confiée.
  • Enfin, Teal’c (Christopher Judge), alien au physique imposant, est guerrier de profession (jaffa). Symbole de l’oppression extra-extraterrestre – à la fois victime criant vengeance et ancien tortionnaire désireux de se racheter –, il véhicule une conception généreuse et éthique de la guerre, que vient renforcer un mélange de stéréotypes classiques du genre (l’acteur est afro-américain).
Reste que pour tout un pan de la littérature SF dite astrofuturiste – en particulier aux Etats-Unis compte tenu de l’interpénétration à l’œuvre avec les valeurs propres à ce pays –, l’espace est aussi le « lieu d’avenir » par excellence, cette « nouvelle frontière » qui nous donne la possibilité de résoudre nos querelles, que celles-ci soient politiques, sociales ou encore raciales. SG-1, produit de son temps, ne déroge pas à la règle en prenant soin de montrer des équipes d’exploration mélangées où la différence est in fine effacée. Ces dignes « envoyés de l’humanité » autorisent ce faisant des comparaisons souvent flatteuses avec les sociétés extra-terrestres, lesquelles au contact de l’hégémonie bienveillante de la Terre (c’est-à-dire des Etats-Unis) sont amenées (parfois sans leur consentement) à être libérées du joug alien voire de croyances et conceptions sociales perçues comme rétrogrades et à évoluer vers le meilleur, c’est-à-dire, à nous ressembler. Cet « universe-building » suggère ainsi que « l’impérialisme sans empire » orienté par le souci de l’autre plutôt que le seul self-help peut aider à résoudre la pluralité en apparence irréductible des motivations. Pour caricatural qu’il soit, il n’en offre pas moins de nouvelles occasions de questionner la mission de SG-1, reproduisant et popularisant en cela les controverses contemporaines sur la space dominance (et plus largement la « responsabilité de protéger » et le « devoir d’ingérence » dans un monde tragique). Stargate de ce point de vue véhicule un message plus ambivalent et complexe qu’il n’y paraît au premier regard, car s’il confirme in fine les avantages interstellaires, et donc en retour par définition bel et bien terrestres, de la pax americana, il ne laisse pas pour autant de côté les contradictions de l’unipolarité.





mercredi 9 mai 2018

La bataille du New Space



Notion éminemment schumpetérienne apparue dans le sillage des transformations en cours dans le domaine spatial outre-Atlantique, le « New Space » se veut d’abord la traduction d’une nouvelle donne ou en tout cas a minima d’un momentum, lequel – quoiqu’incertain quant à sa nature et sa pérennité – serait provoqué par l’impact de la révolution numérique sur les structures stato-centrées héritées de la guerre froide (le « Old Space »). Utilisée à l’excès, la formule, qui est aussi slogan, a rapidement été élevée au rang de grille de lecture quasi-exclusive des bouleversements que traversent actuellement le secteur spatial. Or cette ambition se traduit rarement par une réflexion à la hauteur et paradoxalement la tendance chez les commentateurs a jusqu’à présent été le plus souvent de centrer l’analyse sur telle ou telle société, la personnalité de son fondateur ou encore ses relations avec les pouvoirs publics au risque ce faisant de tomber dans le réductionnisme voire l’anedoctisme.

Un tel biais est facilement discernable chez deux récentes publications parues cette année : Rocket Billionaires: Elon Musk, Jeff Bezos, and the New Space Race, de Tim Fernholz, et The Space Barons: Elon Musk, Jeff Bezos, and the Quest to Colonize the Cosmos, de Christian Davenport, tous deux journalistes respectivement chez Quartz et au Washington Post. S’il semble acquis à lire les différentes recensions que The Space Barons est légèrement meilleur que Rocket Billionnaires – ayant bénéficié d’un meilleur accès aux sources mis par ailleurs au service d’une narration plus efficace –, la réalité est que les deux ouvrages sont très proches l’un de l’autre, non pas seulement eu égard au sujet qu’ils couvrent, mais encore compte tenu du traitement très américano-centré dont celui-ci fait l’objet.

Ainsi que les intitulés le suggèrent, les protagonistes de l’histoire qui intéressent les auteurs sont ces industriels milliardaires qui se sont installés à l’avant-scène du spatial américain et ont en commun d’être à la fois nostalgiques de l’époque Apollo et connus pour exceller dans des domaines d’activité sans rapport a priori avec le spatial. Les cas de Musk (Paypal, Telsa) et de Bezos (Amazon) à travers leurs sociétés SpaceX (fondé en 2002) et Blue Origin (créé en 2000) sont les plus emblématiques et à ce titre composent à eux deux – individuellement et collectivement, avec force détails et historiettes plus ou moins bien connus – le gros du récit. Ce duo dynamique est particulièrement manifeste chez Davenport qui fait son miel de leur « rivalité naissante » et va jusqu’à y voir au travers de la fameuse fable d’Esope du lièvre et de la tortue la marque de véritables différences ontologiques qu’il veut croire aussi définitives qu’irréconciliables : 1/ audacieux voire impétueux, chef de file auto-proclamé du renouveau du secteur, Musk est celui qui fonce droit devant lui, la tête la première, et, ce faisant, trace la voie à suivre pour les autres ; pour cette raison, il est aussi celui dont la parole (la vision) porte le plus loin et vise le plus haut, l’objectif est d’aller sur Mars pour assurer la survie de l’humanité mais aussi pour l’exploration en elle-même ; 2/ Bezos est plus réfléchi voire secret à la limite de la clandestinité et préfère attendre son heure patiemment (« Gradatim Ferociter » est sa devise) et méthodiquement (« Launch. Land. Repeat. » lui a fait suite) ; il est aussi celui qui sait garder les pieds sur Terre, ne perdant pas une occasion de rappeler qu’il n’est pas obsédé par le voyage vers Mars mais qu’il veut juste préserver notre planète (le plan B est le plan A).

Non pas que d’autres personnalités (Richard Branson, Paul Allen, Andy Beal) ne soient pas également présentes ponctuellement dans le paysage. Tout au plus toutefois jouent-elles le rôle du troisième voire quatrième couteau, destiné à planter le décor et, surtout, à permettre au lecteur de reprendre son souffle avant qu’il ne se replonge dans l’intrigue haletante, résumée par le troisième élément des sous-titres des deux livres, et consistant à savoir qui de SpaceX ou de Blue Origin, du lièvre ou de la tortue, sortira vainqueur de la « nouvelle course à l’espace ». L’enjeu est de taille car celle-ci, croient savoir les auteurs, n’apparaît plus guidée par « la guerre ou la politique », contrairement à la première, mais plutôt par des motifs jugés plus pérennes comme « l’argent, l’ego et l’aventure », avec, qui plus est, en avant-garde pour les porter, une paire de milliardaires ultra-motivés et passionnés en lieu et place des vieilles nations versatiles de la guerre froide d’antan. Aussi incarne-t-elle « une chance pour l’humanité d’aller dans l’espace pour de bon » en devenant enfin une « civilisation spatiale » digne de ce nom. A l’évidence, les auteurs n’ont pas pour intention de se prononcer sur un pronostic qui serait prématuré à l’heure où aucune des deux compagnies – ou tout autre société privée à ce titre – n’a encore envoyé d’homme dans l’espace, simplement de constater que le signal de départ a été lancé et que les paris sont ouverts. De fait, pour eux, une chose au moins est certaine, c’est que l’espace est déjà gagnant.

Certes, l’hypothèse de travail ici est que SpaceX et al. représentent le début d’une profonde transformation du secteur spatial, justifiant qu’on se focalise sur leurs seuls efforts. A ce stade, il n’est toutefois pas inutile de rappeler que l’optimisme en vigueur dans ces deux ouvrages ne constitue qu’un scénario possible parmi d’autres, celui de la singularité ou de la saltation pour utiliser un terme déjà employé par le passé qui évoquent une phase de croissance exponentielle de progrès technologique et en l’occurrence d’expansion spatiale. Tout aussi concevable pourrait être celui du ralentissement voire du déclin (échecs des mégaconstellations sur le modèle de ce qui s’est passé dans les années 1990, prolifération en dehors de tout contrôle des débris et des collisions en orbite typique d’un syndrome Kessler, effondrement des investissements anticipés aujourd’hui…). Il convient également de noter que la thèse défendue s’inscrit dans un cadre idéologique connu et rabâché construit autour du mythe messianico-technologique de l’accès à l’espace pour tous. Rien d’étonnant à cela puisque tous les nouveaux arrivants qui ont été cités ici s’y réfèrent constamment. Ainsi de Bezos pour qui le visionnage en 1999 du film October Sky racontant l’histoire d’un jeune écolier construisant ses propres fusées aurait servi de déclencheur. Musk justifie quant à lui ses passes d’arme avec le complexe militaro-industriel – dans le but de briser le monopole de son rival ULA sur les lancements gouvernementaux – et la bureaucratie en général par la promesse non tenue d’Apollo 11, à savoir qu’un jour, évolution technologique normale aidant, le citoyen lambda pourrait voir la Terre depuis l’espace (s’il fallait lui associer un film, The Astronaut Farmer sorti en 2006 lui irait comme un gant). Dit rapidement en résumé, l’espace se justifie pour lui-même et le problème n’est pas tant de nature technique qu’organisationnel, bref rien qu’un simple quick fix ne puisse venir régler à travers une concurrence accrue (moins de public, plus de privé).

Plus largement, l’approche, qui pourrait être qualifiée de syndrome Heinlein (du nom de cet auteur qui a inventé les codes de la SF hard et proposé le premier une vision cohérente d’un futur américain dans l’espace mettant notamment en avant les vertus du capitalisme et de l’individualisme), est critiquable pour au moins trois raisons : 1/ la première porte sur les limites de la compétition et le caractère artificiel du découpage entre « Old » et « New Space » étant donné que la nouvelle industrie – aussi grandioses et divertissants ses progrès soient-ils – ne pourrait pas se développer dans le contexte d’un marché entièrement libre ; 2/ la seconde, expliquant pourquoi les ouvrages se concentrent en premier lieu sur les lanceurs et les efforts pour diminuer le coût de l’accès à l’espace, tient à l’obsession américaine pour le vol habité et les grands programmes d’exploration, lesquels pourtant ne constituent qu’une petite partie (certes la plus visible) du spatial et ne sauraient contenir à eux tous seuls tout l’impact du « New Space » ; 3/ la troisième, corollaire des deux premières, est l’absence problématique du reste du monde, qui n’est mentionné qu’en passant, en conclusion, comme un possible facteur d’importance par Fernholz, et entièrement passé sous silence par Davenport, qui le considère au mieux comme un spectateur passif sinon une victime malheureuse mais inévitable du progrès.

Dans ces conditions, ne serait-ce que pour rappeler brièvement la complexité du phénomène, il paraît tentant de prendre un peu de recul suivant en cela l’exemple bienvenu donné par Xavier Pasco dans Le nouvel âge spatial : De la Guerre froide au New Space, ouvrage tout aussi récent et beaucoup plus complet que les deux qui ont été étudiés ici (outre qu’il est en français). L’élargissement qui peut être proposé en guise d’ouverture est triple :

1/ Temporel tout d’abord, en montrant la part de continuité derrière l’apparence de transformation radicale au détriment en particulier de l’acteur public : même à centrer la réflexion sur les seuls Etats-Unis, qui concentrent à eux seuls il est vrai la majorité de l’effort spatial de la planète, le « New Space » apparaît avant tout comme la dernière incarnation d’une tendance déjà à l’œuvre durant l’immédiat après-guerre froide, laquelle – lancée au plus haut niveau – visait à tirer le maximum des investissements publics accomplis dans le spatial civil et militaire dans le but d’adapter ce dernier à la nouvelle donne internationale (ainsi de la libéralisation du marché de l’observation de la Terre, du GPS et des télécommunications par satellite). Le fait est que le bilan s’est révélé mélangé, mais au niveau bureaucratique et pour en rester à ce qui a été décrit ici, cela ne s’en est pas moins manifesté par la volonté exprimée très vite par la NASA et le Pentagone de remplacer la navette spatiale et d’accroître la concurrence, les investissements privés et l’innovation pour diminuer les coûts d’accès à l’espace.

2/ Géographique ensuite, en resituant ce renouveau dans le contexte du rapport de force international : à la fois danger et opportunité, en particulier pour l’Europe qui du fait de son histoire est sensible à la peur du déclassement face au « défi américain », le « New Space » équivaut à un nouveau Torschlusspanik : la conviction que, à ne rien faire, le risque est de laisser l’écart se creuser de manière peut-être définitive. Pour cause, les questions soulevées, qu’elles soient de nature stratégique (autonomie de l’accès à l’espace), économique (retombées directes et indirectes) ou encore ayant trait à la gouvernance (partage des ressources spatiales), sont très politiques, expliquant qu’au-delà de l’idée de remise à plat des liens entre privé et public pour gagner en efficacité et qu’en dehors des quelques adaptations de circonstance ou d’opportunité, le phénomène demeure pour le moment essentiellement nord-américain avec un soutien étatique toujours très marqué au sein du club spatial. Faut-il d’ailleurs s’en étonner dès lors que l’on constate que les orientations actuelles du « New Space » ne constituent pas nécessairement un modèle pour tous et feront quoi qu’il en soit l’objet d’une adaptation locale.

3/ Sociétal enfin, en replaçant le spatial dans son contexte large : le processus de rattrapage en cours de la révolution informatique et notamment Internet dont le spatial avait été isolé jusqu’à présent ne doit pas faire oublier i/ que le spatial, y compris dans sa dominante télécom commercialement très mature, ne constitue qu’une goutte d’eau par rapport aux autres secteurs dont il reste dépendant des évolutions, ii/ que la mise en avant, pour reprendre les mots de Pasco, de « la figure de l’entrepreneur innovant et visionnaire » par rapport « à celle du scientifique et de l’ingénieur qui dominait la période de l’exploration spatiale » participe tout à la fois de la réponse du secteur au sentiment de crise qui le traverse depuis la fin de la guerre froide et du constat ambivalent que tout changement est synonyme de perte d’identité, iii/ qu’au-delà, l’enjeu et le pari de l’ouverture au monde extérieur, illustrée par une demande croissante en données spatiales et une offre elle-aussi renouvelée par la mobilisation de nouvelle solutions innovantes et plus performantes, est de recréer un lien durable avec le reste de la société.







samedi 27 janvier 2018

Hermès : quand l’Europe se voyait pousser des ailes


Reconnaissons-le d’emblée ce livre, publié en 2017 par Springer, a été écrit par et pour la communauté spatiale. Du propre aveu de l’auteur qui a bénéficié pour l’occasion de la primeur de l’ouverture des sources (techniques) de l’Agence spatiale européenne (ESA), l’objectif est d’abord de raconter une « histoire », celle du programme Hermès, cet avion spatial qui « aurait pu être » si les Européens et surtout son premier promoteur qu’était la France n’avaient pas après 10 ans d’études décidé sa réorientation, puis son annulation à partir de 1992. De fait, postule-t-il, celle-ci se devait d’être rappelée et posée sur le papier avant que ses principaux témoins ne disparaissent et surtout que ses « leçons » ne soient oubliées. 


Spaceplane HERMES s’inscrit à ce titre dans une littérature spécialisée d’acteurs qui, pour instructive et utile qu’elle soit, n’en est pas moins focalisée à outrance sur son (bel) objet, avec le risque de fonctionner en vase-clos et de négliger les éléments extra-programmatiques. Plus volontiers descriptive qu’explicative, elle vise aussi l’érudition comme but en soi, laquelle est difficilement compatible avec un effort de synthèse et surtout d’analyse. Cette monographie ne fait pas exception, et pour toutes ces raisons, force est de constater qu’elle ouvre plutôt qu’elle ne clôt le sujet. Les limites inhérentes à la nature de la démarche de l’auteur – à l’évidence un passionné avant tout – n’empêchent toutefois pas de saluer le travail accompli comme une contribution bienvenue au débat historiographique (peu documenté et quasiment inexistant), qui vient qui plus est combler une lacune majeure, dans un contexte marqué par l’omniprésence des études sur la navette spatiale américaine et a priori peu portées sur les comparaisons. 


Certes, en dépit des sommes qui ont été dépensées (total estimé à 1065 millions d’unités de compte), Hermès – qui se voulait être selon les plans d’origine (l’auteur comptabilise jusqu’à 74 ébauches différentes entre 1984 et 1993) un véhicule de transport habité autonome, capable, en interaction avec une fusée Ariane 5, de transporter jusqu’à six membres d’équipage pour des missions à basse altitude et notamment des rendez-vous avec une station orbitale avant de retourner sur Terre en planant – n’a guère pu aller au-delà de la phase préliminaire de définition. De manière paradoxale, il a néanmoins laissé derrière lui une impressionnante masse de documents et d’études techniques (ainsi que de vestiges plus ou moins bien conservés, sous forme de maquettes), qui illustrent malgré tout l’ampleur du chemin parcouru. Aussi l’auteur n’hésite-il pas à parler « d’héritage » (chapitres 16 à 24), lequel serait visible notamment à travers le module ATV de ravitaillement de la station spatiale internationale (arrêté en 2014) et surtout le démonstrateur de rentrée atmosphérique IXV (qui a effectué un vol suborbital en 2015), deux briques technologiques clefs pour que l’Europe puisse un jour voler dans l’espace de ses propres ailes. 


Encore que le legs pourrait être d’une nature plus immatérielle. Fort justement, la chronique qui est faite de la naissance, de la vie et de la mort du programme (étalée sur les 15 premiers chapitres) rappelle que la décision de développer l’appareil sous pavillon européen en 1987 s’inscrivait dans un programme global (un « package deal »). Ce dernier, négocié entre les grands Etats contributeurs de l’ESA – en premier lieu la France, à l’origine de son concept et par ailleurs nation leader sur la filière Ariane, et l’Allemagne, responsable du laboratoire Colombus et qu’il a fallu convaincre –, constituait de fait un véritable condensé des ambitions et des espoirs des Européens dans les années 1980 (après la décennie de construction de la décennie précédente) à mi-chemin entre indépendance et coopération avec les Etats-Unis. Ceci explique pourquoi en réalité la meilleure trace que nous trouvons d’Hermès, seul grand programme de l’ESA à n’avoir pas été conduit jusqu’à son terme, réside dans le traumatisme toujours visible que son annulation vécue comme un abandon a suscité. Sans doute est-ce un peu à son corps défendant que l’ouvrage vient étayer cette hypothèse mais telle est bien la conclusion qui transparaît en filigrane. Initiative peut-être lancée trop tôt du point de vue des capacités technologiques européennes et certainement trop tard eu égard aux nouvelles réalités post-Challenger, Hermès demeure pour beaucoup aujourd’hui la manifestation d’un renoncement (l’autonomie en matière de vol habité), qui parce qu’il est singulier sur la scène spatiale internationale parmi les grandes puissances spatiales (Etats-Unis, Russie, Chine) est d’ampleur historique. De ce point de vue, la faute mise habituellement sur le compte de l’Allemagne (chute du mur de Berlin, réunification et contrainte financière consécutive) reviendrait en fin de course selon l’auteur à la France, laquelle aurait surtout démontré à cette occasion (manquée) qu’elle n’avait plus la volonté ni la capacité de dicter l’agenda spatial européen et d’entraîner ses partenaires. 

Ce malaise persistant vis-à-vis d’Hermès, et plus largement, au moins en Europe, de l’homme dans l’espace n’est ici jamais analysé en tant que tel, le récit par construction étant centré sur le comment de l’échec de l’acquisition à travers ce programme d’une capacité autonome d’accès habité à l’espace, et non sur son pourquoi. Preuve en est du dernier chapitre, lequel se veut consacré aux raisons de cette décision, mais arrive un peu tardivement dans la réflexion en se contentant qui plus est d’énumérer, sans donner aucune priorité ou ordre de classement quant aux facteurs responsables (technologiques, financiers, organisationnels, industriels, politiques). Il aurait pourtant été fondé de commencer cette « histoire » par une analyse des motivations au vu de la recherche constante de cette fameuse mission ou raison d’être qu’a été l’aventure Hermès. D’autant qu’il est symptomatique que la difficulté rencontrée durant ces années par la communauté spatiale française et européenne pour faire entrer son programme en résonance avec la société ait pris une forme similaire aux Etats-Unis, un phénomène que la littérature spécialisée a pour habitude de qualifier de « piège du prestige ».






mardi 15 mars 2016

The Other Space Race

Le « Dynamic Soarer », dit aussi plus communément « Dyna-Soar », ou encore X-20 comme ses partisans l’ont rebaptisé en 1962 dans leur tentative avortée de pérenniser le programme, représente un pan essentiel de l’histoire du programme spatial américain. Or, pour l’historien Nicholas Sambaluk, auteur d’une thèse sur le sujet publiée en 2015 chez Naval Institute Press, ce projet de bombardier spatial piloté, qui devait selon les plans de l’US Air Force traverser les cieux de manière dynamique (contrairement à une simple capsule), mais qui n’a jamais été conduit à son terme, a fortiori amené à voler, n’a pas reçu l’attention qu’il méritait.

Ce ne sont pourtant pas les études de qualité qui manquent. Reste que celles-ci sont, pour reprendre les termes de l’auteur, ou indifférentes sinon méprisantes, comme l’ouvrage de référence de Walter McDougall peut en fournir l’exemple, ou défensives et à la limite de l’advocacy, ainsi que l’illustrent les travaux de Roy Houchin et en particulier son livre très complet consacré à « l’ascension et au déclin de Dyna-Soar ». Il ne s’agit pas pour autant pour Sambaluk de choisir un improbable camp intermédiaire, mais bien d’explorer le programme d’une façon qui soit plus à même d’appréhender sa véritable signification historique. The Other Space Race se donne ainsi pour objectif non seulement de rappeler à quel point Dyna-Soar représente dès 1954 à la fois les espoirs et les rêves des généraux de l’USAF et le pire des cauchemars des décideurs politiques civils, mais aussi d’expliquer pourquoi l’élément décisif dans cette compétition institutionnelle a relevé finalement d’un acteur tiers, en l’occurrence, la NASA.

Nicholas Sambaluk déploie de grands efforts pour montrer que Dyna-Soar du fait même de son existence oppose dès son origine deux grandes visions dont il contribue à cristalliser l’antagonisme. D’où d’ailleurs le titre, qui évoque non pas la course à l’espace entre les Etats-Unis et l’URSS mais une seconde course qui s’est développée de manière parallèle, à l’intérieur des Etats-Unis eux-mêmes, et le sous-titre, qui se fait plus explicite encore, « Eisenhower and the Quest for Aerospace Security ».

L’auteur nous fait part des aspirations spatiales de l’Air Force et nous indique pourquoi celles-ci se sont identifiées à Dyna-Soar au point où toute remise en cause du programme est devenue une menace existentielle pour l’institution elle-même. De fait, Dyna-Soar occupe une place cruciale dans la vision à long terme de l’USAF en ce qu’il constitue la pierre angulaire d’un ensemble de projets grandioses dits « aérospatiaux » du nom de la philosophie qui fait alors son apparition aux Etats-Unis en tirant profit de l’aura dont bénéficie l’air power. Cette vision « aérospatiale » (aerospace), qui est élevée au rang de doctrine officielle en 1959, quoique jamais clairement définie, énonce une continuité opérationnelle parfaite entre les différentes couches et altitudes constitutives – et allant au-delà – de l’atmosphère, et attribue à l’USAF, principe de l’unité de commandement oblige, la direction des affaires. Dans ce contexte, Dyna-Soar émerge comme le véhicule créé pour conduire au sens littéral comme figuré l’Air Force dans les portions spatiales encore inexplorées du domaine aérospatial.

Il y a un prix à payer au lien intime qui est établi entre Dyna-Soar et ses successeurs et les armements stratégiques déjà à disposition de l’USAF en cela que toute politique nationale excluant l’utilisation d’armes spatiales est susceptible de constituer un obstacle infranchissable. La chose peut paraître inenvisageable pour les militaires au milieu des années 1950 et jusqu’au lendemain de la mise en orbite de Spoutnik, mais quelques tensions se dessinent déjà avec l’administration sur la perception du devenir de l’espace extra-atmosphérique. Pour les généraux de l’Air Force, la puissance aérienne trouve une extension naturelle dans l’espace et celui-ci deviendra nécessairement, inévitablement, une zone de combat en cas de conflit. Du point de vue du pouvoir civil, le raisonnement est tout autre puisque l’objectif premier est non pas de chercher des cibles (pour gagner une guerre) mais des réponses sur les capacités et intentions adverses (pour en éviter une). Pour Dwight Eisenhower, la solution réside dans des satellites de reconnaissance dont le recours mutuel doit être garanti par la liberté d’accès et d’utilisation de l’espace.

Cette incompatibilité de vue est facilitée par la décision prise par l’exécutif de limiter au maximum l’échange d’informations relatives au programme des satellites de reconnaissance. Laissée sur la touche, l’USAF est lente à voir que l’environnement a changé, et que, même si elle contrôle le programme Dyna-Soar et reste déterminée à défendre son existence face à la Maison blanche grâce aux relais dont elle dispose au Congrès et dans les médias, le rythme de son développement ne lui appartient déjà plus. Elle tarde ainsi à comprendre que son principal compétiteur est la NASA à laquelle Eisenhower a confié notamment le programme de vol habité. Les deux derniers chapitres de l’ouvrage – qui sont consacrés à la fin de la présidence Eisenhower avec le point d’orgue qu’a été le discours de fin de mandat sur le complexe militaro-industriel et aux débuts de l’administration Kennedy – confirment ainsi que l’USAF n’a jamais emporté qu’une victoire à la Pyrrhus en assurant la survie durant toutes ces années de son programme. L’année 1961 marque un renouveau trompeur pour Dyna-Soar dont le budget est nettement augmenté : moins de trois plus tard le programme est annulé, tandis que les rêves aérospatiaux de l’USAF sont définitivement enterrés en 1969 avec l’annulation du projet MOL de laboratoire orbital habité.

Ajout bienvenu à la littérature « révisionniste » sur la genèse du programme spatial américain, l’ouvrage de Sambaluk est une critique sinon de la stratégie du moins de la tactique au cœur de la hidden-hand policy du président républicain qui n’a pas réussi à s’adapter au contexte socio-culturel pré- et post-Spoutnik. Eisenhower a fait avec raison son maximum pour contenir les efforts de l’US Air Force et empêcher ceux-ci de perturber sa politique spatiale ; Kennedy a choisi de faire évoluer sa posture spatiale pour la mettre en conformité avec les demandes du public, quitte ensuite, une fois parvenu au pouvoir, à s’inscrire dans la continuité de son prédécesseur et à infléchir l’attention de la nation vers certains éléments de l’effort spatial du pays plutôt que vers d’autres jugés incompatibles. Pour l’auteur, les capsules civiles de la NASA l’ont emporté sur les projets militaires de l’USAF parce que les programmes habités de l’agence et en particulier Apollo répondaient aux besoins exprimés par les décideurs américains en faveur d’un espace stable et non-arsenalisé, ce à quoi Dyna-Soar ne pouvait par définition pas prétendre. Ironie de l’histoire, c’est un vétéran du X-15 et pilote pressenti du programme, Neil Armstrong, qui a posé le premier le pied sur la Lune. 








vendredi 27 novembre 2015

Naissance et déclin des frontières du siècle américain

Frontiers for the American Century
Dans ce livre, James Spiller, historien des sciences à l’université d’Etat de New York à Brockport, se prête à un exercice de déconstruction de la notion bien connue de l’exceptionnalisme américain et de reconstruction originale à partir de deux études de cas illustrant chacune une trajectoire particulière du mythe de la frontière dans lequel cette notion a trouvé une de ses incarnations les plus parfaites. En mettant en évidence l’ascension rapide et le lent déclin pendant la Guerre froide des Frontiers for the American Century que sont l’Antarctique et l’espace extra-atmosphérique, cette étude offre une revue détaillée de l’histoire notamment culturelle des Etats-Unis. L’ouvrage met ce faisant en évidence le rôle majeur joué par l’identité pour mobiliser le soutien de l’opinion américaine en faveur de politiques publiques très ambitieuses durant une période de puissance matérielle d’ampleur inégalée jusque là, et perçue en tant que telle par les contemporains, à l’image du « Siècle américain » d’Henry Luce, auquel l’intitulé fait référence.

Pour Spiller, l’article éponyme publié en 1941 dans le magazine Time est en effet fondateur, et cela à deux titres. La première raison est qu’il donne au pays une nouvelle conception de l’exception américaine, en plus de celle inspirée par l’idée de l’Amérique comme Terre promise qui guide sa démarche depuis 1776 notamment face aux querelles et aux ambitions du Vieux Continent. Des décennies après les premières tentatives d’internationalisme et les expériences issues de la grande dépression et du début de la Seconde Guerre mondiale, la notion de « Siècle américain » doit selon son inspirateur mettre en avant l’idée de l’Amérique comme Etat croisé qui cherche non plus à se préserver du monde mais à le transformer à son image. La seconde raison est plus implicite et part du constat qu’aucun projet hégémonique n’est durable sans l’assentiment et le soutien actif des populations qu’il vise à l’étranger mais aussi et surtout au niveau domestique. Pour les contemporains, en particulier après Spoutnik, il apparaît rapidement que la vision offerte par Luce ne pourra devenir réalité que si elle s’appuie sur un discours mobilisateur à même de faire coïncider la réalité de la puissance avec sa perception, autrement dit, une « national identity oriented to internationalism with the power to move Americans ».

Le cosmos et le continent blanc ont accédé au rang de « frontières du Siècle américain » dans ce contexte. Non seulement le motif des frontières de l’espace et de l’Antarctique est gratifiant et politiquement utile face à la compétition émergente avec l’Union soviétique dans les domaines de la science et de la technique, mais il s’avère également politiquement efficace en cela qu’il résonne avec deux versions du mythe de la frontière alors au sommet de leur popularité aux Etats-Unis. 1) L’histoire du progrès national et de la vitalité démocratique racontée par l’historien Frederick Jackson Turner met en effet en avant l’optimisme de l’Amérique d’après-guerre, alors plus que jamais convaincue que l’esprit pionnier qui la caractérise sera gage d’une encore plus grande prospérité et liberté. 2) Il en est de même de l’interprétation privilégiée par le président Theodore Roosevelt qui nourrit l’espoir que le processus de réjuvénation martiale, raciale et sociale sans fin permis par la conquête de la frontière américaine inspirera ses concitoyens et les mobilisera en faveur de projets nationaux grandioses.

Ces deux conceptions servent à la fois de cadre théorique et de fil directeur à l’ouvrage. Quoique leur exploration constitue un apport bienvenu à la littérature déjà bien fournie sur le mythe de la frontière et son utilisation en particulier dans le contexte spatial, là n’est pas l’intérêt premier de Frontiers for the American Century. Ce que Spiller propose n’est pas seulement une étude historique sur les liens étroits unissant culture et science et technologie et programmes publics de R&D, il s’agit plus largement d’une analyse comparative expliquant de manière dynamique comment le « paradigme nationaliste » de la frontière évolue au gré des changements culturels et internationaux.

Le fait de parler de paradigme n’est évidemment pas innocent. Pour l’auteur, qui s’inspire des travaux de Thomas Kuhn, il existe des similarités entre la façon dont les « nationalistes » regardent la nation à laquelle ils appartiennent et la manière avec laquelle les scientifiques traitent les phénomènes naturels. Il y a tout d’abord une phase de « science normale » au cours de laquelle les individus internalisent un certain nombre de lois et tendent à négliger les anomalies susceptibles de les infirmer. Vient ensuite une phase d’ajustement au cours de laquelle de nouvelles hypothèses sont testées et où nous voyons apparaître, si d’aventure celles-ci vont à l’encontre du paradigme existant, un nouveau paradigme qui vient remplacer définitivement l’ancien, en attendant d’être démenti à son tour. Tel a été le cas pour l’espace et l’Antarctique qui, tous les deux, bien que de façon séparée et désaccordée, ont fait l’objet d’une « révolution paradigmatique ». Lorsque l’esprit de conquête qui caractérise la frontière turnerienne (= pour les ressources qu’elle renferme et le progrès socio-économique qu’elle promet) et rooseveltienne (= pour le souffle revigorant qu’elle offre et le renouveau social qu’elle permet) est passé de mode, une nouvelle compréhension culturelle a émergé pour le continent austral centré sur sa préservation face au changement climatique et le rôle d’intendance (stewardship) auquel l’Amérique pouvait plus efficacement prétendre dans sa quête de leadership. Le motif de la frontière s’est montré plus résistant dans le cas du cosmos mais a fini lui aussi par succomber comme en témoigne le malaise qui frappe la NASA et le vol habité en particulier depuis la fin de la Guerre froide. Mais il n’a pour autant disparu, croit savoir l’auteur. Car tant que les Etats-Unis chercheront y compris de manière intermittente à jouer le rôle du shérif, tout est au plus sera-t-il dormant pour citer un ouvrage publié dans les années 1990.

Frontiers for the American Century s’inscrit ainsi à la suite d’un grand nombre de travaux récents d’auteurs anglo-saxons, dont certains ont d’ailleurs déjà été commentés sur ce blog. On trouvera ceci dit l’exercice plus convainquant que chez beaucoup d’entre eux. Le mérite en revient principalement à la décision louable d’arrêter de tourner autour du pot. La distinction plus médiatique que réellement scientifique entre soft et hard power a beau demeurer, on y parle enfin directement de puissance et d’influence et de son indicateur premier qui est la quête du prestige pour lui-même. Comme cela est souvent le cas avec ce type d’écrits, la conclusion arrive toutefois trop tôt et l’on est une fois encore laissé sur notre faim en l’absence d’une analyse couvrant également la période de l’après-Guerre froide au lieu de l’évacuer en quelques paragraphes de conclusion maladroits. Celle-ci demeure donc à ce stade terra incognita et frontière indépassable.




samedi 17 octobre 2015

In Defense of Japan

Cover of In Defense of Japan by Saadia M. Pekkanen and Paul Kallender-Umezu
Au-delà de ses succès bien connus dans les domaines technologiques et scientifiques, le Japon, c’est plus rarement mentionné, est également un acteur de premier plan dans le domaine du spatial militaire. Telle est la révélation à laquelle cet ouvrage écrit en 2010 aboutit au bout d’une argumentation séduisante. Pour les co-auteurs, Saadia M. Pekkanen, professeur de relations internationales à l’université de Washington, et Paul Kallender-Umezu, correspondant à Tokyo du journal d’informations spatiales de référence SpaceNews, la réalité, précisée dès la préface, est que « Japan has the technical wherewithal to be marked as a military space power and now has placed national security as the centerpiece of its space development strategy ». Ceux qui s’en étonneront et demanderont comment cela peut être possible au vue de l’orientation pacifiste voire antimilitariste supposée guider les activités militaires du pays depuis 1945 et notamment son programme spatial pourront lire avec profit les 400 pages du livre. Quoique le traitement de la question puisse paraître trop spécialisé pour captiver le lecteur lambda – la quinzaine de pages d’acronymes pourrait même avoir tendance à provoquer l’inverse –, le style journalistique avec lequel l’ouvrage est rédigé rend la lecture très accessible. On appréciera également l’effort rafraichissant d’analyse qui est accompli : avec une puissance aux ambitions régionales exacerbées de l’autre côté de la mer de Chine orientale et une menace nucléaire encore plus proche dans la péninsule coréenne, la logique stratégique derrière une telle transformation peut sembler évidente, elle ne convainc pourtant pas les auteurs de In Defense of Japan dont la préférence va aux facteurs Innenpolitik, à commencer par l’influence de l’industrie spatiale japonaise.

Les grands groupes industriels japonais – aux premiers rangs desquels se trouvent Mitsubishi, à la fois dans sa filiale lanceur MHI et manufacturière dite Melco – ont selon les auteurs joué un rôle prépondérant dans la transition « from the market to the military ». Confronté à l’absence de perspectives commerciales sur le marché aussi bien intérieur, soumis à la faiblesse de la demande, que sur le marché international, hautement compétitif et dominé par les Européens et les Américains, le complexe industriel aérospatial japonais a en effet à partir des années 1990 exercé une pression constante auprès du gouvernement pour transformer le cadre normatif traditionnel de la politique spatiale japonaise et pousser ses alliés politiques à demander le développement de projets spatiaux militaires susceptibles d’aboutir à d’importants contrats. Comme le notent Pekkanen et Kallender-Umezu, « To be clear, the market was the driver not because of corporate success, but because of corporate setbacks. […] With investments already in the commercial space industry that were not turning a profit, corporations looked to salvage or bolster their bottom lines by pushing their allies in the government to develop military space projects ».

Les contradictions que cette transition a causées, encore patentes aujourd’hui, comme tend à le montrer la remise en cause de la JAXA de plus en plus enfermée dans un rôle de R&T et donc du MEXT, constituent le fil rouge des trois premiers chapitres de l’ouvrage. C’est ainsi que l’adoption en 2008 de la loi fondamentale sur la politique spatiale, qui a entériné une interprétation non agressive plutôt que non militaire de la clause d’utilisation de l’espace à des fins pacifiques, est analysée comme le résultat d’un travail intense de lobbying exercé par un petit nombre d’acteurs clés, publics et privés, dont notamment la fédération des organisations économiques japonaises (Nippon Keidanren). Les quatre autres chapitres s’essayent à dessiner le tableau capacitaire et technologique qui est issu de cette nouvelle donne. Aujourd’hui, en plus de ses capacités de défense antibalistique qu’il développe en commun avec les Etats-Unis, le Japon s’emploie à promouvoir et à déployer tout un ensemble de technologies qu’il juge centrales pour son effort de militarisation de l’espace, incluant aussi bien des lanceurs et des satellites capables de détecter des missiles et d’aider à la navigation, à la communication et au ciblage, que des technologies avancées de rentrées atmosphériques et d’approfondissement de la connaissance de la situation spatiale. Autant d’éléments qui témoignent selon les auteurs à la fois d’une véritable appréciation conceptuelle du potentiel militaire de l’espace et d’une préoccupation grandissante face à la menace de son arsenalisation.

Le grand mérite de l’ouvrage est de rappeler que l’analyse d’une politique étrangère nécessite de tenir compte du contexte international, c’est-à-dire de la structure, mais aussi de saisir les intérêts des différents acteurs nationaux et les relations qui les unissent. Cette approche pose la question du bon équilibre entre facteurs internes et externes propres à tout travail de relations internationales et Pekkanen et Kallender-Umezu cherchent en définitive moins à trancher qu’à apporter une nouvelle pierre à l’édifice. Reste que si les intérêts concrets des industriels ont contribué à influencer les décideurs politiques, c’est bien, comme ils le confessent eux-mêmes, le « choc » au sens presque (néo-)réaliste du terme créé par le survol du Japon par un missile balistique nord-coréen en 1998 et renforcé par le test antisatellite chinois en 2007 qui a provoqué le changement décisif d’orientation de la politique spatiale japonaise. En ce sens, l’analyse est plus réaliste/structurelle d’inspiration que les auteurs ne veulent bien le prétendre dans le chapitre théorique un peu trop rigide qu’ils dressent en introduction. Au-delà du rôle des acteurs domestiques, c’est en réalité davantage le caractère dual des activités spatiales qui est mis en avant dans cet ouvrage.

In fine, malgré une histoire et un parcours distincts, le Japon est bien une puissance spatiale militaire comme les autres. Une conclusion à laquelle In Defense of Japan n’aboutit malheureusement pas explicitement, mais qui ne pourra pas échapper à quiconque jette un œil au reste de la littérature sur le sujet de la « sécurité spatiale ». Ceci dit, le travail réalisé en équipe par Paul Kallender-Umezu, un expert capable d’envisager le spatial dans toute sa complexité et qui a le mérite de reconnaître ses limites comme chercheur, et Saadia Pekkanen, une universitaire qui quoique néophyte dans le domaine devine les enjeux et sait comment les organiser/problématiser autour d’une idée organisationnelle unique, impressionne par sa qualité et son originalité. Entre le renard et le hérisson, il ne faut pas toujours choisir…



samedi 26 septembre 2015

L’aventure spatiale française

Voici une publication qui était attendue. Car si on ne compte plus les ouvrages de passionnés publiés sur le programme spatial français – mouvement que le cinquantenaire du premier vol de Diamant va encore amplifier –, les productions de type universitaire sur le sujet sont, elles, beaucoup plus rares. Il y a bien eu des rencontres entre historiens et témoins dont l’Institut Français d’Histoire de l’Espace (IFHE), créé en 1999, a essayé avec l’aide de l’ESA de pérenniser le résultat à travers plusieurs publications collectives. Reste que ces initiatives quoique précieuses relèvent d’une littérature d’acteurs que le manque de distance critique situe en dehors des standards académiques. De la même manière, l’histoire politique et institutionnelle de l’Europe spatiale a fait l’objet d’un traitement approfondi au niveau de l’ESA sous la direction de John Krige, mais le point de vue adopté est le plus souvent beaucoup plus large. Et si les éditions Beauchesne se sont effectivement fait une spécialité de publier des études nationales, l’ouvrage couvrant la France se fait encore attendre. Contre toute attente, c’est donc à l’éditeur Nouveau Monde que nous devons la première initiative dans ce domaine.

Dans cet ouvrage, tiré de sa thèse soutenue en 2000 sous la direction de Maurice Vaïsse, Philippe Varnoteaux, enseignant en histoire, également vice-président de l’association Histoires d’espace, aborde à travers l’exemple du spatial la question des rapports entre la science, la technologie, la politique, l’économie et les questions militaires pendant une période particulière de repositionnement de la France aussi bien sur la scène européenne qu’internationale. Le récit est politique et technique mais laisse une place non négligeable aux mentalités et aux représentations collectives. Plus important encore, si « l’aventure spatiale française », nous explique l’auteur, est singulière sinon originale, c’est parce qu’elle est avant tout une histoire d’hommes. Comme le préfacier l’écrit, « Le livre de Philippe Varnoteaux raconte comment la France sortit de ce chaos dans le domaine de l’espace, grâce non à un concours de circonstances, mais à quelques hommes qui ont su mener une action intelligente, réaliste et moderne ». La démarche adoptée est chronologique, « de 1945 à la naissance d’Ariane » comme l’indique le sous-titre.

La partie introductive précise l’héritage historique incarné en la personne des spécialistes allemands que la France a recrutés massivement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les premières structures qui sont créées ex nihilo, alors qu’aucune industrie de missiles n’existe en 1945, mais aussi les occasions manquées et les premières initiatives politiques dans le domaine. Ce n’est qu’une fois ce décor planté que l’aventure peut véritablement commencer. Et de fait, pas moins de cinq jalons sont nécessaires pour parachever le processus de maîtrise spatiale et dessiner le paysage évolutif du spatial français : 1) tout d’abord, l’émergence d’un savoir-faire à la française incarné notamment dans la petite Véronique, dont le tir réussi en 1954 signe l’entrée de la France dans le club très fermé des pays possédant des fusées-sondes ; 2) ensuite, le passage ô combien délicat tant sur le plan technique qu’institutionnel et politique de la haute atmosphère à l’espace ; 3) l’apparition d’une politique spatiale digne de ce nom avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle dans laquelle l’historien perçoit un game changer ; 4) l’avènement du Centre National d’Etudes Spatiales qui met un terme à la concurrence franco-française et marque les débuts d’une politique de coopération spatiale élargie à l’Europe et au reste du monde ; et 5) enfin le lancement de Diamant A le 26 novembre 1965 qui fait de la France la troisième puissance spatiale.

L’aventure spatiale française a beau relever d’une démarche universitaire, elle ne se veut pas moins accessible au plus grand nombre, à commencer par la communauté spatiale elle-même à qui elle est explicitement dédiée. Reconnaissons qu’il y a là une contradiction majeure. L’appareil de note, qui fait la plus-value d’un ouvrage, est réduit au minimum avec des références bibliographiques organisées autour de la seule documentation primaire (militaire, scientifique, publique, privée, écrite ou encore orale). La littérature secondaire, plus intéressante pour qui veut poursuivre son exploration critique du sujet, doit malheureusement se contenter de quelques rares mentions, en majorité francophones. Par ailleurs, pour rendre l’étude plus vivante et plus agréable, l’auteur a décidé d’intégrer un certain nombre de témoignages d’acteurs qui étaient absents de l’étude originelle et que viennent systématiquement compléter des éléments biographiques, rejoignant l’idée énoncée plus haut que le programme spatial français s’est formé grâce à la ferveur et à la force de quelques pionniers. La préface signée par le professeur Jacques Blamont, plus que jamais élevé au rang de « père fondateur » du spatial français, donne le ton. Ceci étant dit, il est inutile de bouder son plaisir. On pourra certes trouver le récit un brin descriptif – un travers commun à beaucoup d’historiens qui oublient de théoriser avant de chercher à expliquer –, mais les fondations posées sont de celles sur lesquelles on peut bâtir des empires solides. Un ouvrage utile donc à mettre entre toutes les mains.





samedi 29 août 2015

After Apollo?

After Apollo?
John Logdson confirme à travers ce livre son statut d’historien officiel du programme spatial américain. Tout comme John F. Kennedy and the Race to the Moon, l’ouvrage auquel il succède, After Apollo? Richard Nixon and the American Space Program s’inscrit dans un projet de longue haleine visant à retracer l’origine des décisions présidentielles qui ont défini les contours du programme de vol habité américain depuis plus d’un demi-siècle. Mais à la différence du premier qui reste avant tout une mise à jour d’une précédente étude parue en 1970, le nouveau livre est une publication originale, fruit d’une réflexion qui aura attendu toute une carrière académique – dont 38 ans en tant que membre actif de l’Institut de Politique Spatiale de GW et six comme professeur émérite – pour apparaître au grand jour. 

Le résultat n’est pas une énième histoire de l’évolution plus ou moins contrariée de la navette spatiale mais un exposé des décisions qui ont placé la navette spatiale au cœur du programme spatial civil pendant près de quatre décennies. La nuance est d’importance, car si pour le commun des mortels John Kennedy est perçu comme le président ayant eu le plus d’influence sur l’effort spatial des Etats-Unis, Logsdon fait valoir non sans une pointe de provocation que cet honneur doit en réalité revenir à Richard Nixon. Avec le recul que seul permet le passage des années, il note que les décisions prises entre 1969 et 1972 sur l’avenir de la NASA dans la période post-Apollo, y compris mais pas seulement celles liées au développement de la navette spatiale, ont touché bien plus durablement le programme spatial américain que la décision d’aller sur la Lune. En effet, « The decisions made then have defined the U.S. program of human space flight well into the twenty-first century », alors que « John Kennedy’s 1961 decision to go to the moon led to the Apollo program, which lasted only from 1961 to 1975 ».

Ces décisions peuvent être découpées en deux parties qui constituent la trame du livre. La première partie s’intéresse ainsi aux décisions essentiellement négatives qui concernent ce que l’administration Nixon n’était pas désireuse de faire ou en l’occurrence de poursuivre. De fait, il fut rapidement décidé dès avant la fin des missions sur la Lune – dont certaines furent annulées et d’autres risquèrent un moment de l’être – qu’il n’y aurait pas de nouvel et vaste effort de type Apollo visant à entreprendre des missions habitées vers Mars. Pour Nixon, le programme spatial relevait en effet d’une logique domestique et non de politique étrangère et ne devait donc pas s’inscrire dans une démarche spécifique ou autonome comme Kennedy avait habitué la communauté spatiale à le penser, non sans provoquer certains excès. Ce que l’auteur qualifie de « doctrine spatiale Nixon » va avoir deux conséquences durables : 1) désormais, le programme spatial sera évalué à l’aune des activités gouvernementales classiques et ne se verra assigner aucun statut particulier ou prioritaire ; 2) en conséquence, le programme spatial aura à se battre pour obtenir un soutien et un financement fédéral. Dit autrement, « NASA’s days of operating outside of the continuing competition for government resources were over ». Inutile de dire que l’Agence n’a pas bien digéré cette transition dont on ressent aujourd’hui encore les effets. 

La seconde partie couvre la décision de trouver à Apollo un successeur moins ambitieux que ne le furent les missions habitées sur la Lune et décrit comment l’administration en vint à opter pour la navette spatiale sans que lui ne soit pour autant assigner un objectif stratégique précis. Alors que la NASA a essayé de convaincre ses maîtres politiques du bien-fondé de la navette spatiale en arguant d’arguments économiques et techniques – et en association étroite avec le projet de station spatiale qu’elle essayait de promouvoir par ailleurs –, Logsdon note que la décision de Nixon a été prise en fonction du seul contexte politique. In fine, la navette existe par défaut parce que le président était convaincu aussi bien de la nécessité de poursuivre le vol habité comme instrument de prestige et symbole du leadership spatial américain et de laisser le champ ouvert aux utilisations militaires de la navette que de l’impératif qu’il avait à s’emparer des votes des Etats « spatiaux » comme la Californie où l’emploi représentait un enjeu majeur des élections de 1972 à venir. Sur la base de ces indicateurs, le bilan de la navette est mitigé : oui, la navette a participé au prestige national, et oui, la navette a transporté des missions classifiées dont le résultat sur la sécurité nationale n’a pas manqué d’être positif, mais la navette a constitué un « détour » militaire très cher payé et son développement a donné au programme spatial l’apparence d’une machine à créer des emplois.

Le récit que produit Logsdon est particulièrement fascinant au vu de la puissance de la thèse défendue. Dans sa description des événements qui ont marqué la présidence Nixon, l’auteur révèle également nombre d’anecdotes qui rendent la lecture de l’ouvrage d’autant plus appréciable et agréable. Reste qu’After Apollo? a beau afficher un portrait fouillé et rigoureux de la politique spatiale de Nixon, la conclusion à laquelle il aboutit est loin d’être neutre. Pour John Logsdon, s’il y a finalement une chose à retenir, c’est que les problèmes et incertitudes du programme spatial américain actuel trouvent leur origine dans la période de fin de vie d’Apollo et non son commencement. L’obsession extrême des Etats-Unis à l’égard du vol habité n’est pas en soi critiquable selon cette approche ; ce qui l’est en revanche, c’est l’absence de direction à la NASA qui fait partie intégrale de l’héritage spatial de Richard Nixon.







jeudi 6 août 2015

Que lire cet été si vous êtes d’humeur spatiale ?

Si les titres recensés sur ce blog n’ont pas réussi à faire votre bonheur, ces deux best-sellers sans doute plus adaptés à une lecture estivale y réussiront peut-être.

Pour qui s’intéresse de près au spatial, Elon Musk: Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future est certainement l’une des lectures de choix de cet été. Fruit d’une enquête fouillée et de dizaines d’entretiens avec des membres de la famille d’Elon Musk, des associés et des employés, actuels et anciens, ainsi que de longues heures de tête à tête avec le grand homme lui-même, cette première « vraie » biographie publiée le 19 mai dernier chez HarperCollins par le journaliste Ashlee Vance a en effet de quoi séduire. Le livre offre à quiconque s’intéresse aux innovations technologiques, à l’esprit d’entreprenariat de la Sillicon Valley et au prix que la grandeur oblige parfois à payer un portrait remarquable de la personnalité unique de Musk. Ceux que les provocations et multiples sorties de l’entrepreneur d’origine sud-africaine ne font plus sourire depuis longtemps y verront aussi un tableau aussi complet qu’utile de sa conception du monde, même s’ils trouveront certaines parties du livre partielles et contestables. 

Il existe une plaisanterie bien connue de la communauté spatiale : « si vous voulez investir dans le spatial et devenir rapidement millionnaire, la seule chose qu’il vous faut, c’est être milliardaire ». Musk, qui a injecté plus de 100 millions de dollars de sa fortune personnelle dans SpaceX, pourrait très bien être en train de faire mentir le vieil adage. La différence avec ses malheureux prédécesseurs selon son biographe est qu’il « has long wanted the world to know that he’s different from the run-of-the-mill entrepreneur in Sillicon Valley. He wasn’t just sniffing out trends and he wasn’t consumed by the idea of getting rich. He’s been in pursuit of a master plan all along ». A savoir, comme Elon Musk aime à le répéter : s’attaquer à la fois aux énergies renouvelables et au transport spatial. De ce point de vue, « He’s less a CEO chasing riches than a general marshaling troops to secure victory. Where Mark Zuckerberg wants to help you share baby photos, Musk wants to […] save the human race from self-imposed or accidental annihilation. In that sense, Musk comes off much more like Thomas Edison than Howard Hughes. He’s an inventor, celebrity businessman, and industrialist able to take big ideas and turn them into big products ».

Vance présente des arguments convaincants et étayés pour appuyer cette idée. Il peine toutefois à en évaluer le résultat de manière critique, qu’il s’agisse de mesurer l’impact du constructeur Tesla Motors sur l’industrie automobile ou d’appréhender celui de SpaceX sur son propre environnement. Trop fréquemment le lecteur a priori familier ni de l’un ni de l’autre est laissé dans l’incapacité d’en comprendre les multiples enjeux. Un exemple révélateur du point de vue de ce blog suffira à le montrer : quand l’auteur parle de la concurrence à laquelle SpaceX s’est attaqué, un seul acteur apparaît in fine digne de son attention, la Chine, reflétant en cela la pensée de Musk qui se présente comme l’unique espoir de l’Amérique voire du monde face aux ambitions célestes de ce pays. Pour l’auteur, « It would not take much to argue that SpaceX is America’s only hope of competing against China in the next couple of decades ». Rien ou très peu n’est évidemment dit sur l’Europe, malgré le fait que peut-être là plus qu’ailleurs une révolution a été mise en branle répondant, en théorie au moins, point par point aux innovations de la firme californienne, sans même parler de la référence que continue d’être Ariane 5 sur le marché commercial. A croire que même SpaceNews n’est pas assez américain pour être utilisé comme source utile d’information. On lira aussi les critiques ici, ou encore .

L’autre nouveauté susceptible d’intéresser le lecteur durant cette période estivale a été qualifiée de « meilleur techno-thriller » depuis le classique Red Storm Rising de Tom Clancy paru en 1986. Ghost Fleet : A Novel of the Next World War, fruit de la coopération entre P. W. Singer et August Cole – deux experts respectés de la Beltway –, reprend le thème de l’affrontement entre grandes puissances de son illustre prédécesseur mais l’adapte à la nouvelle donne issue de la montée en puissance de la Chine. Cette version XXIe siècle de la Guerre froide a pour principal terrain de conflit non plus l’Atlantique Nord mais le Pacifique, non plus l’Islande mais Hawaï. Sans trop en dire, le livre commence ainsi sur une variante de la Seconde Guerre mondiale avec une attaque chinoise surprise sur Pearl Harbor suivie par une occupation en règle de l’archipel et s’achève avec la libération de celui-ci par les Etats-Unis. Dans la plus pure tradition du genre, l’ouvrage couvre néanmoins dans une forme accessible à tout un chacun un territoire beaucoup plus vaste, aussi bien géographiquement, que politiquement, culturellement, économiquement, militairement et, bien sûr, technologiquement.

Cette dernière caractéristique doit sans conteste énormément aux travaux de Singer qui s’est fait remarquer pour ses réflexions sur les implications actuelles et futures de la technologie, qu’il s’agisse de parler des drones et autres systèmes robots ou de traiter de problématiques cyber. On sait que les meilleurs techno-thrillers se distinguent moins par leurs qualités littéraires que pour leur capacité à décrire aussi précisément et minutieusement que possible la technologie qui fait partie intégrale de l’histoire et donne toute sa crédibilité à l’intrigue. Celui-ci ne fait pas exception. S’il est vrai que les auteurs ne maîtrisent pas tous les aspects psychologiques de leurs personnages, il est difficile de trouver un seul développement technologique récent qui ne soit pas mentionné à un endroit ou à un autre. Preuve en est d’ailleurs donnée à la fin de l’ouvrage, car Ghost Fleet a beau être un roman, il s’accompagne aussi de 374 notes, démontrant comment chaque tendance et/ou technologie figurant dans le récit, y compris la plus exotique, s’inscrit dans le monde réel. L’intitulé lui-même est tiré d’une expression employée par l’USN pour se référer aux navires déclassés qui sont gardés en réserve dans l’éventualité d’un conflit. Comme on l’imagine aisément, ces vieux équipements sont moins avancés technologiquement que leurs descendants plus modernes. Le scénario à la Battlestar Galactica imaginé par les auteurs fait une utilisation judicieuse de ce concept pour illustrer en quoi la nouvelle génération d’armement de l’Amérique est plus puissante que celle qui l’a précédée, mais aussi plus vulnérable à certains types de menaces.

L’espace occupe évidemment une place de choix dans le récit. Cela n’est pas en soi original – j’ai déjà eu l’occasion de parler de cet ouvrage entièrement consacré à la notion de guerre spatiale non sans certains excès –, mais il est rare que l’espace soit traité avec autant d’attention de la part de généralistes même si l’on se souviendra que Clancy lui-même s’était prêté à l’exercice dans son Red Storm Rising. Bien sûr, les auteurs ne peuvent pas s’empêcher de faire dans le spectaculaire à mesure que l’intrigue évolue – allant jusqu’à décrire une scène de piraterie spatiale digne d’un James Bond – et certains points restent obscurs (débris spatiaux, escalade nucléaire notamment). Reste que le fait que Ghost Fleet commence par l’assassinat d’un astronaute américain à bord de la Station Spatiale Internationale n’est pas anodin. Cela est confirmé par la méthode privilégiée par la Chine pour priver les Etats-Unis de leurs yeux et de leurs oreilles, mêlant à la fois attaques antisatellites laser depuis l’espace visant les systèmes de communication et d’observation et attaques cyber contre le système GPS. Le plus intéressant réside dans les implications : les aviateurs américains doivent apprendre à voler sans GPS et les marins doivent s’en remettre une fois encore à la navigation astronomique, compétences que la spatio-dépendance a rendues rares de nos jours…