mercredi 16 avril 2014

« Pourquoi l’Amérique nous espionne »

Olivier Chopin, chercheur à l’EHESS, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste des services de renseignement, nous livrera l’état de sa réflexion, demain soir, au café stratégique de l’Alliance géostratégique. L’occasion, comme le veut l’esprit AGS, d’écouter, débattre, questionner, bref de prendre du recul (sans oublier le verre svp !) et d’oublier les commentaires journalistico-politiques trop souvent naïfs et facilement indignés.
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dimanche 6 avril 2014

L’espace face à la situation en Ukraine, otage ou victime collatérale ?

Quatre jours après la décision prise par la NASA de mettre un terme à la « majorité » de ses relations avec le gouvernement de Russie à l’exception précisément de la « majorité » d’entre elles – soit celles prenant place dans le cadre de la station spatiale internationale –, il persiste un certain flou. C’est du moins ce que j’ai essayé de soutenir dans un papier rédigé sur le sujet à la demande de The Conversation. Non seulement cette annonce en demi-teinte est, cela va sans dire, peu susceptible d’infléchir à elle seule la politique russe à l’égard de l’Ukraine : les représentants russes ne s’y sont pas trompés, eux qui ont réagi de manière sarcastique au message de l’agence américaine. Mais l’appel de mobilisation lui-même, lancé de manière très explicite – voire un peu trop si l’on croit les commentaires – au Congrès américain par Charlie Bolden et ses collègues, a toutes les chances de tomber dans l’oreille d’un sourd tant les membres des deux chambres sont notoirement sceptiques à l’égard du programme des vols commerciaux habités qu’ils voudraient réduire et non amplifier, ralentir et non accélérer.

Non pas que l’affaire ne soit pas sérieuse. Le fait que cette décision ait été fuitée avant d’être officiellement confirmée par la NASA ne l’illustre que trop bien. Il est par ailleurs révélateur que l’annonce officielle – publiée assez étrangement sur le compte Google+ de l’agence et relayée via Twitter plutôt que par un communiqué de presse – soit finalement dirigée en direction moins du peuple Américain pour expliquer pourquoi la crise ukrainienne doit nécessairement avoir ce genre d’impact sur les relations spatiales entre leur pays et la Russie que des membres du Congrès chargés d’examiner la requête budgétaire de la NASA pour l’année fiscale 2015. D’autant plus qu’il est permis de se demander si les alliés des Etats-Unis se rallieront aux sanctions américaines préconisées par la NASA dans le domaine spatial civil cependant que le commandement suprême des forces alliées de l’OTAN a annoncé la suspension de toutes les activités civiles et militaires de coopération avec la Russie. Il semblerait que non. Il n’est pas innocent non plus si l’on a assisté depuis l’annonce officielle à un rétropédalage de la part aussi bien de la NASA que de l’administration Obama. C’est ainsi que, selon Bolden lui-même, la prochaine réunion du COSPAR, organisée à Moscou, ne sera pas a priori concernée par la nouvelle politique.

En effet, le risque n’est pas négligeable que ces sanctions, qui sont très similaires à celles qui limitent les interactions entre la NASA et la Chine, puissent entraîner des représailles. La probabilité pour que cela se produise est évidemment extrêmement faible étant donné que Roscosmos, l’équivalent russe de la NASA, est incapable d’exploiter la station spatiale sans l’aide des Américains. Mais un tel scénario est moins farfelu qu’il n’y paraît si l’on envisage le problème sous l’angle du moindre intérêt que la Russie pourrait éprouver demain à l’égard de la station – ou du programme post-ISS. L’ISS est après tout le fruit du partenariat d’après-guerre froide envisagé avec la Russie par l’administration Clinton dans le cadre de sa stratégie d’« engagement and enlargement ». Pour être relativement équilibrés, les termes de l’accord n’en sont pas moins parus humiliants pour la nouvelle Russie qui a dû prendre la décision difficile et ô combien déchirante de désorbiter la vieille station Mir. Or même si la NASA et l’agence européenne sont les premières à dire que l’assemblage de l’ISS est terminé, cela n’est pas entièrement vrai : la Russie doit encore envoyer en orbite le Multipurpose Laboratory Module (MTsM/MLM) Nauka en 2015 et a prévu de lancer plusieurs autres modules d’ici la fin de la décennie.

Deux choses en conclusion :

1) si l’histoire a montré quelque chose, c’est qu’en matière de coopération spatiale, il est plus facile de défaire que de faire, de faire marche arrière que d’aller de l’avant. A noter ici que Susan Eisenhower, petite-fille de l’ancien président des Etats-Unis, a été invitée par le Sénat américain le 9 avril prochain pour parler d’exploration spatiale à un moment où « troubled U.S.-Russia relations, alternative mission destinations, and a strengthening Chinese space program may complicate international cooperation ». Il ne sera sans doute pas inutile d’entendre ce qu’elle et son époux, Roald Sadgéev, ancien directeur de l’Institut de recherche spatiale de l’Académie des sciences de Russie, ont à dire sur la situation actuelle.

 2) On rappellera également que l’espace n’existe en tant qu’activité autonome que dans les limites définies par les nations qui l’utilisent pour mieux affirmer leur statut et leur souveraineté ici sur Terre. Aussi dépend-il moins de sa valeur intrinsèque que de sa capacité à entrer en résonance avec une politique particulière chargée de lui donner du sens. Ce qui est vrai pour les Etats-Unis où l’espace est le fruit d’une construction négociée entre la Maison blanche et le Capitole l’est aussi pour les autres pays. L’ISS est un bien de club et à ce titre un bien dont la possession est apprécié de tous ses membres, mais un bien de club sous leadership américain malgré tout. Cela n’a sans doute pas échappé à la Russie de Poutine...

Credits : NASA




mardi 11 mars 2014

« Les militaires dans les médias »

Bénédicte Chéron, chercheur partenaire de l’IRICE, nous fait l’honneur de venir débattre des « militaires dans les médias » à l’occasion de la 33e édition des cafés stratégiques d’AGS. Rendez-vous jeudi, 19h, au café Le Concorde.
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vendredi 14 février 2014

La gouvernance de l’orbite géostationnaire et du spectre radioélectrique face au brouillage


Le programme Espace de l’Institut français de relations internationales (Ifri), à l’origine notamment de nombreuses notes sur la gouvernance spatiale européenne, a publié voilà quelques jours un rapport collectif en anglais sur la gouvernance de l’orbite géostationnaire et des ressources associées réunissant plusieurs experts et universitaires reconnus, de même que des représentants d’autorités de régulation nationale et internationale et des grands opérateurs satellitaires. Le thème est d’actualité au vu des interférences nombreuses, à la fois intentionnelles et accidentelles, dont sont victimes les satellites en orbite : une évolution qui concerne naturellement de près la France et l’Europe où sont installés trois voire quatre des plus grands opérateurs commerciaux de la planète. Il est néanmoins complexe, ne serait-ce que parce que pas moins de deux régimes sont impliqués (liberté de circulation de l’information et régulation de l’orbite et du spectre) dans un secteur des télécommunications lui-même en redéfinition (services spatiaux et services terrestres et montée continuelle en fréquence). 

Résumé bilingue :

Un nombre sans cesse croissant d’acteurs ont accès à l’espace et bénéficient des avantages induits par son utilisation, notamment dans le secteur des télécommunications. Mais cette tendance confirme aussi une réalité qui se fait de plus en plus pressante : il ne saurait y avoir de développement significatif des activités spatiales sans un environnement maîtrisé et exempt de brouillages, seul à même de garantir un accès durable aux fréquences radioélectriques et aux positions sur l’orbite géostationnaire dont dépendent les satellites pour leur exploitation. Or la multiplication ces dernières années des cas de brouillages préjudiciables, notamment des interférences délibérées dont le but explicite est d’empêcher la diffusion d’une certaine information et contre lesquelles aucune solution technique efficace n’est encore connue à ce jour, est précisément en train de remettre en cause cette nécessité physique. L’Union internationale des télécommunications (UIT) qui est chargée d’assurer l’utilisation rationnelle, équitable, efficace et économique des fréquences et positions orbitales est ainsi, malgré elle, devenue un terrain de confrontation permanent entre intérêts opposés. Cette agence spécialisée des Nations Unies a désormais de plus en plus de difficultés à se soustraire aux questions politiques de portée plus générale qui l’assaillent quasi-quotidiennement. […]

 Outer space, particularly in the telecommunication sector, is benefiting and becoming accessible to more and more actors. But with this trend comes also a reality that is every day more compelling: no meaningful development can be achieved without a clear, stable and predictable interference-free environment for the use and control of all satellites that depend upon ready access to radio frequencies and appropriate geostationary orbital slots to function properly. The increasing incidence of harmful interference these recent years, including intentional ones implying a deliberate purpose to obstruct reception of specific information against which no technical efficient counter measure exists, is putting in danger this capacity to continue operating safely. Despite itself, the International Telecommunication Union (ITU) in charge of the rational, equitable, efficient and economical management of the orbit spectrum resource is increasingly becoming a permanent battlefield between opposing interests. And the ability of this specialized agency of the United Nations to remain aloof from broader political issues is now being challenged on a regular basis. […]

Pour accéder gratuitement à la publication : « Governing the Geostationary Orbit: Orbital Slots and Spectrum Use in an Era ofInterference », Note de l’Ifri, janvier 2014, 90p. 

jeudi 13 février 2014

« Les révolutions arabes, trois ans après… »

Trois ans après le début des révolutions arabes, l’équipe des Cafés Stratégiques est heureuse de vous proposer de revenir sur les retombées de ces événements avec Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS).
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Rendez-vous est pris ce soir au café le Concorde, 19h-21h.

lundi 3 février 2014

« Des satellites au service de la Défense »


Illustration du satellite CSO Musis
Votre prochain rendez-vous des mardis de l’espace aura lieu le mardi 18 février 2014 autour du thème « Des satellites au service de la Défense ».

Thème d’actualité, comme vous le savez, puisque les orientations formulées dans la loi de programmation militaire 2014-2019 ont confirmé l’importance du volet spatial, notamment au profit de la fonction stratégique « Connaissance et Anticipation ». La loi s’attache à préserver l’essentiel : le futur de l’observation spatiale (MUSIS) avec un premier satellite CSO prévu pour 2017 (question du troisième satellite envisagé en coopération européenne), le futur système CERES de collecte de renseignements d’origine électromagnétique annoncé pour 2020, ainsi que le projet COMSAT-NG de télécommunications spatiales hautement sécurisées qui remplacera le système actuel Syracuse (question de la forme du partenariat envisagé avec l’industrie). Mais des incertitudes sinon des inquiétudes demeurent concernant le futur de la surveillance de l’espace (question du rôle de la Commission). Quant à l’alerte avancée : s’il est un domaine qui fait figure de grand oublié, c’est bien celui-là.

Intervenants : Henry de Roquefeuil, conseiller militaire auprès du président du centre national d’études spatiales (CNES) et  Yves Arnaud, général commandant du CIE (Commandement interarmées de l’espace).

En plein coeur de Paris, les soirées des mardis de l’espace sont ouvertes au grand public de 19h30 à 21h30, Café du Pont Neuf 14, quai du Louvre. Plus d’informations sur http://www.cnes.fr/web/CNES-fr/10522-les-mardis-de-l-espace.php



Image : Illustration du satellite CSO Musis - © CNES/ill.David Ducros

mercredi 22 janvier 2014

« Sur les champs de bataille »

L’Alliance géostratégique aura le privilège de recevoir, à l’occasion du premier café de l’année, ce jeudi 23 janvier 2014, le sergent-chef Jocelyn Truchet, auteur du livre Blessé de Guerre: Six Mois de Combat en Afghanistan. Le colonel Michel Goya, membre d’AGS et auteur de l’ouvrage Sous le feu : La mort comme hypothèse de travail, sera également présent. 
Rendez-vous est pris demain soir 19h, au café Le Concorde, 239 bd St Germain. 

vendredi 10 janvier 2014

2014, année charnière pour la politique spatiale européenne

Le programme du Centre national d’études spatiales (CNES) pour l’année 2014 est assurément très riche. Mais s’il fallait choisir un thème dominant, ce serait sans doute la décision de poursuivre ou non le développement du nouveau lanceur Ariane 6 (les « Français, ces artilleurs », cf. l’histoire du logo). Le premier semestre sera de ce point de vue particulièrement déterminant avec la constitution de l’organisation industrielle qui doit être rationalisée pour satisfaire aux exigences de coûts de lancement, fixés à 70 millions d’euros. Ce n’est que le 4 décembre 2014 que se tiendra, ensuite, au Luxembourg, le conseil ministériel de l’Agence spatiale européenne (ESA) avec pour principal enjeu d’aboutir à un accord définitif sur l’avenir du programme.



On appréciera donc que, malgré un agenda que l’on devine très chargé, Jean-Yves Le Gall, Président du CNES, ait accepté de répondre aux interrogations des internautes lors d’une séance en direct, dite #CNESTalks, de Q&A. L’auteur de ce blog faisait partie des heureux élus. Merci aux organisateurs. Etant donné les problèmes techniques qui ont parsemé ce hangout au détriment peut-être de la fluidité des échanges et du confort des participants – j’ai appris pour ma part que mon ordinateur ne pouvait pas endurer plus de 10 min de conversations sans nécessiter un reboot –, il me paraît opportun de livrer tel quel l’état de mes réflexions. Quitte à me tromper : 

Au niveau stratégique, Ariane 6 résultent de deux paris :

1) Le pari est d’abord commercial, conséquence du fait que le modèle européen a choisi de faire dépendre ses lanceurs d’un marché commercial en évolution constante. Or, depuis quelques années, l’évolution des marchés semble s’accélérer avec l’arrivée de nouveaux lanceurs low-cost et la vente par Boeing de satellites tout-électrique, qui pourrait marquer un tournant vers des satellites plus petits (3-4 tonnes). Ceux qui doutaient encore de la vulnérabilité d’un lanceur lourd comme Ariane 5, développé pour des lancements doubles (jusqu’à 10 tonnes), ont vu la menace se matérialiser très concrètement en décembre dernier avec l’irruption de SpaceX sur le marché des lancements des satellites géostationnaires de petite taille (SES-8). Un essai transformé le 6 janvier dernier alors que le Falcon 9 était à nouveau sur le pas de tir pour procéder à une mise en orbite (Thaicom-6).

2) Le pari est également institutionnel étant entendu que, Ariane 5 n’étant pas en mesure de lancer des satellites gouvernementaux – ceux-ci étant devenus trop petits –, il doit laisser ce soin là à Soyouz (3 tonnes en GEO, 5 tonnes en LEO) et à Vega (1,5 tonnes en LEO).Corollaire indispensable de cette stratégie, le futur lanceur modulable Ariane 6 doit bénéficier d’un soutien public intégral et de la « préférence européenne » s’il veut être un succès. Or, jusqu’à présent, il faut reconnaître une grande propension de la part de certains clients institutionnels européens (dernier exemple en date : l’Allemagne) à diversifier leurs sources de lancement et à rechercher les prix les plus bas. A noter que les concurrents d’Arianespace bénéficient généralement d’un soutien sans faille de leurs acteurs nationaux respectifs. La faute à l’absence d’un Prince unique en Europe ?

Au niveau tactique, la situation n’est pas plus simple. Et en effet, au-delà même de la justesse du raisonnement qui fait naturellement débat, le défi de l’équipe France en 2014 sera de parvenir à convaincre les partenaires, et en premier lieu les Allemands, d’engager sans plus attendre l’Europe dans l’aventure Ariane 6. Le chemin est parsemé d’embûches alors que les Etats membres s’opposent, souvent frontalement, sur plusieurs sujets : qu’il s’agisse 1) de la clarification de la gouvernance spatiale européenne et du rôle respectif de la Commission et de l’ESA, ou 2) de l’avenir du vol habité en Europe.

Si l’Allemagne et la France semblent être parvenues, aux dernières nouvelles, à un compromis au sujet du premier, le second constitue un obstacle sérieux qu’il sera d’autant plus difficile d’écarter que le CNES est par tradition réfractaire à tout engagement dans un domaine qu’il juge trop onéreux (la station spatiale internationale coûte chaque année 270 millions aux contribuables français), en plus d’être accessoire sinon inutile (thèse du « piège à cons »). Peut-être la solution viendra-t-elle d’outre-Rhin où l’on semble, pour la première fois depuis la création de l’ESA, étrangement indécis. La décision de la Maison Blanche de prolonger l’existence de l’ISS de quatre ans au-delà de 2020 rappelle, s’il en était besoin, qu’aucun consensus n’a émergé sur cette question dans une Europe d’abord préoccupée par ses difficultés financières. 

Au sujet de ce dernier point, l’incertitude pèse principalement – à tort ou à raison – sur la France alors qu’un rapport de la Cour des comptes soulignait il y a encore peu que l’effort financier auquel elle consentait était trop élevé. Le CNES pourra-t-il compter sur un appui politique suffisant pour lui donner les moyens de ses ambitions et lui assurer une position de force lors des négociations ? Pour le président de l’agence spatiale française, à qui François Hollande a apporté son soutien lors d’une visite au Centre Spatial Guyanais le 14 décembre dernier, la réponse ne peut être que positive. Pour preuve, le budget du CNES sera cette année en augmentation pour atteindre 2,127 milliards d’euros, soit le niveau le plus élevé depuis plus de dix ans. Au total, avec 30€ par an et par habitant, le budget que la France consacre à l’espace civil est le deuxième au monde après les Etats-Unis. 

L’année 2014 s’annonce comme une année charnière, une année d’exception ; bref, « une chance pour l’Europe » comme l’indique le CNES dans son programme« Ambition 2020 ». Bonne chance à elle alors, ainsi qu’à M. Le Gall…





mardi 31 décembre 2013

Le CNES, la NASA et le logo. Introduction à l’identité graphique des agences spatiales

Par bien des aspects, l’identité graphique des agences spatiales constituée des ensembles logo-signature-slogan s’apparente à un étendard : elle aussi est composition de figures et de couleurs disposées dans un espace à deux dimensions et elle aussi est symbolique, c’est-à-dire étymologiquement signe de reconnaissance (sýmbolon). Et s’il lui est a priori difficile de concurrencer le drapeau national sur son propre terrain – que ce soit dans la levée ou le salut aux couleurs, ou à l’inverse dans le « flag burning » –, elle n’en reste pas moins soumise à  une constante tentation normative à l’image de n’importe quel autre système vexillologique. De fait, son efficacité symbolique a beau être très variable selon la combinaison (le pays) ou le contexte (l’époque), l’investissement est toujours important et, pour cela, révélateur de deux approches : l’une renvoyant à l’existence de tendances convergentes sinon de traditions ; l’autre exprimant la possibilité d’une interprétation a posteriori, extérieure aux circonstances précises ayant présidé à la naissance des choix emblématiques.
Une étude grossière, restreinte par exemple aux agences membres de l’IADC, a ainsi le mérite de distinguer 3 + 1 grands traits de familles : 1) le modèle « meatball » (« boulette de viande ») des logotypes circulaires, dont l’archétype est constitué ici par la NASA, 2) le « worm » (« ver de terre ») qui est un rendu plus ou moins stylisé de l’acronyme de l’agence concernée et dont l’inspiration est une fois encore américaine, 3) celui que nous qualifierons de logo-fusée en vertu de l’antécédent très suggestif incarné par l’identité de marque du CNES des années fondatrices, pourvu de ses ailerons tranchants, 4) enfin, le style carré que seule l’UKSA, l’agence spatiale britannique créée en 2010, semble pour le moment avoir exploité, un cas d’autant plus unique qu’il est explicitement associé, diagonale ascendante y compris, aux couleurs nationales de l’Union Jack. En dehors des codes communs rapidement assimilés par convention au spatial et à l’aéronautique (la couleur bleue pour représenter l’espace, la sphère pour évoquer la planète, l’orbite pour rappeler le satellite ou encore la flèche pour désigner le lanceur, etc.), l’on discerne donc des logos matriciels dont l’adoption a servi de modèle international. 

Cette qualité saute aux yeux dès lors que l’on s’intéresse à l’évolution de l’identité graphique des agences spatiales les plus anciennes que sont la NASA créée en 1958 et le CNES fondé en 1962. Il est frappant de constater que trois étapes ont été franchies presque de manière concomitante de part et d’autre de l’Atlantique pour parvenir aux combinaisons actuelles.

L’histoire du logo de la NASA reflète avant tout la difficulté avec laquelle l’agence spatiale américaine a géré le très encombrant héritage Apollo. Le « meatball », introduit un an après la création de la NASA sur les fondations du NACA, est une version « casual » du sceau que l’agence utilise lors des grandes occasions et événements formels. Les couleurs sont plus volontiers patriotiques (rouge, blanc, bleu) et l’effet recherché se veut presque fantaisiste, tout en restant élégant. L’image est résolument optimiste et passionnée, voire romantique. Un vaisseau spatial est en orbite autour des lettres N, A, S, et A sur fond de ciel étoilé et un chevron s’allonge à la façon d’une aile hypersonique. Là où le « meatball » nous montre explicitement ce qui rend la NASA si séduisante (la « right stuff » de l’astronaute et la « new frontier » de von Braun et Kennedy), le « worm » apparu après 1975 à la suite d’une initiative fédérale d’amélioration graphique lancée sous Nixon préfère rester allusif et suggestif. Les initiales de la NASA sont réduites à l’essentiel : quatre lettres exprimées très simplement sur fond rouge, sans fioritures aucunes mais avec puissance et conviction (le « quick fix » et « can do » de l’ingénieur). Le A s’expose sans barre comme un V retourné à la façon d’une fusée prête à décoller. Chaque lettre est dessinée d’un trait net et épais, visible à grande distance. Et chaque lettre s’approprie la figure du chevron multipliée à l’infini avec le premier A qui se poursuit dans le S et le N qui s’y reflète à la façon d’un miroir. Malgré des qualités incontestables saluées par les plus grands et récompensées à plusieurs reprises, le « worm » oppose dès son apparition « pro » et « anti » le long d’un débat entre « old » et « new frontiers » qui n’est pas sans rappeler le film Space Cowboys réalisé par Clint Eastwood. En 1992, il n’a d’autres choix que de céder définitivement la place au « meatball » revenu en force après les traumatismes et les critiques des années 1980, et le souci paradoxal de la NASA de se renouveler en revenant à l’âge d’or des missions Mercury, Gemini et Apollo. Systèmes descriptifs, mais avant tout normatifs, cela n’étonnera guère si aucun des deux logos n’a jamais décrit la NASA telle qu’elle est, mais davantage comme elle s’imagine et se voudrait être.
The NASA seal, with the words National Aeronautics and Space Administration U.S.A.The word NASA in a unique typefaceThe round red, white and blue NASA insignia
Le CNES a suivi une évolution parallèle quoique sensiblement distincte étant donné la moindre place accordée au vol habité dans l’identité de l’agence spatiale française. Pendant plus de dix ans, les valeurs du Centre nationale d’études spatiales se sont ainsi exprimées à travers un logo vertical où les initiales sont stylisées de façon à évoquer les étages d’un lanceur, sa coiffe et la traînée de départ. Il est vrai que le CNES de cette époque vise en priorité à réunir les compétences nécessaires à la construction d’un lanceur autonome sur la base du programme « Pierre précieuses » d’inspiration militaire. C’est chose faite dès 1965 avec le décollage depuis la base d’Hammaguir en Algérie de la première fusée française Diamant A avec à son bord le satellite Astérix. C’est fort de son expérience acquise dans le domaine des lanceurs (confirmée en 1970 avec la version opérationnelle dite Diamant B) que le CNES propose à ses partenaires européens le développement d’un nouveau lanceur, plus lourd et plus performant qui peu à peu va devenir Ariane. Cette européanisation lancée au nom de « l’espace utile » des applications spatiales est reflétée par le changement de logo en 1974 qui voit le fusée-sigle disparaître au profit de courbes plus épurées et moins tranchantes évoquant la Terre et la trajectoire d’envol d’un lanceur. Le début des années 1990 est l’occasion d’un nouvel infléchissement des préoccupations du CNES vers les affaires humaines : « de l’espace, certes, mais pour la Terre » affirme la signature revendiquée depuis 2004. La dernière version accentue d’ailleurs ce mouvement en atténuant l’angularité du lanceur et en optant pour l’aplat de couleur plutôt que pour les stries. La lettre C, autrefois stylisée de façon à ressembler à une coiffe, est désormais devenue le logo lui-même, une forme souriante et bleue qui s’ouvre pour évoquer directement bien que de façon abrégée l’intitulé de l’agence. A noter que, contrairement à la NASA dans sa version « worm » ou « meatball », le Centre national d’études spatiales est rarement capable de se satisfaire de son sigle seul. Déficit de notoriété oblige, le CNES est un logo qui s’épelle et parfois sait s’écarter au bénéfice d’un intitulé plus parlant.
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Un choix de logo n’est pas innocent. Même si l’effet recherché a globalement tendance à rester le même au fil des années (apporter une image de modernité et de précision, ouvrir une fenêtre sur le futur, incarner le dynamisme d’un secteur en mouvement constant, etc.), les valeurs fondatrices que le logo est supposé véhiculer ou refléter sont, elles, susceptibles de changer. L’identité d’un programme spatial n’est pas figée ; les justifications qui entourent celui-ci gagnant en complexité depuis le lancement de Spoutnik où seul importait le triptyque Sécurité-Prestige-Science, il a fallu naturellement songer à la faire évoluer. La transformation peut être plus ou moins radicale selon que les valeurs fondatrices de la période précédente sont remplacées par d’autres plus actuelles ou plus à même d’emporter l’adhésion et le soutien de la population (thème de la crise identitaire du spatial commun à l’ensemble des agences). Elle peut également être vécue sous le mode de la nécessité si, ayant atteint son objectif fondateur, l’agence en question doit prouver qu’elle reste pertinente dans le nouvel environnement eu égard aux nouvelles missions qui ont émergé (problème d’une agence de mission comme la NASA).

Pour en savoir plus, voir notamment  Régis Missire, « knes », in C’est l’espace ! 101 savoirs, histoires et curiosités (Gallimard, 2011) et Alice Rawsthorn, « Art of the Seal », NYT, 5 mars 2009. Voir aussi Pascal Ory, « Y a-t-il des familles de drapeaux ? Introduction à la vexillologie comparée », La culture comme aventure, Complexe, 2008 à qui nous renvoyons le lecteur curieux.

Images : CNES, NASA

Ce billet, qui est aussi le dernier de lannée 2013 à paraître sur ce blog, a fait l’objet d’une publication parallèle sur AGS. Pour un retour sur les événements marquants de lannée, voir notamment ici. Pour compléter, je vous invite à cliquer sur les onglets « Etats des lieux » et « Trivia ». Jprofite de ce message pour vous présenter mes meilleurs vœux pour 2014. A très bientôt,