jeudi 30 octobre 2014

Arms Control in Space : conditions et chances d’apparition d’un contrôle des armes spatiales

Dans cet ouvrage excellent, tiré de sa thèse défendue à l’université Eberhard Karl de Tübingen, Max Mutschler se donne l’objectif de combler une lacune persistante. Quoique la littérature portant sur l’arsenalisation de l’espace et par extension le contrôle des armements dans l’espace soit très développée, elle reste aujourd’hui encore très largement dominée par une analyse experte à vocation prescriptive dont les auteurs usent et abusent pour défendre le pour ou le contre des armes spatiales lorsqu’ils ne cherchent pas à définir une impossible via media. Et parce que les Etats-Unis sont la principale nation utilisatrice de la technologie spatiale, le débat sur l’arsenalisation de l’espace a pour autre caractéristique d’être organisé essentiellement autour des enjeux américains. Autrement dit, le contrôle des armements dans l’espace n’est jamais étudié en tant que variable dépendante ou expliquée mais toujours discuté sous l’angle de son impact sur la sécurité des Etats sinon du plus puissant d’entre eux. La question de savoir sous quelles conditions un contrôle des armements dans l’espace peut être négocié et devenir réalité n’est que rarement abordée.

Trois arguments développés en autant de chapitres méthodologique, théorique et empirique réussissent d’emblée à séparer avantageusement Arms Control in Space des travaux de ses prédécesseurs. Le premier d’entre eux consiste à caractériser et définir correctement le problème. Pour l’auteur, la spécificité du contrôle des armements dans l’espace se résume principalement à deux contraintes. 1) Malgré une forte demande en faveur de l’instauration d’un régime, les armes spatiales n’ont fait l’objet jusqu’à présent d’aucun accord multilatéral entre Etats. Il est dès lors approprié, si l’on veut être précis quant aux enjeux qui sont posés, de parler non pas de régime mais de « non-régime » du contrôle des armements dans l’espace (nonregime of arms control in space). 2) Autre particularité, bien que plusieurs tests d’armes spatiales aient eu lieu par le passé, le triple seuil de la production, de l’achat et du déploiement effectif n’a pas encore été franchi. Le contrôle des armements ne peut donc pas être associé ici à une démarche de réduction voire d’interdiction d’armes déjà existantes, mais à une logique préventive (preventive arms control) qui le place tout de suite dans une catégorie spéciale. Et pour cause, si contrôle il doit y avoir – et tel est ce que l’auteur prétend sans que je m’y attarde plus longuement –, celui-ci doit s’établir dans la première phase du cycle de vie des armes qui va de la recherche et développement au test en conditions réelles.

Le second argument développe un cadre d’analyse théorique duquel pourront être déduites trois approches complémentaires sur les conditions d’établissement de régimes internationaux de contrôle d’armement préventif. Tirant parti moins du goût renouvelé pour l’éclectisme que de la reformulation de la discipline autour d’un paradigme hégémonique, l’auteur soutient en effet que seule l’étude conjointe des trois variables centrales associées traditionnellement aux théories dominantes des Relations Internationales pourront permettre de développer une explication complète du phénomène étudié : l’intérêt cher au (néo-)libéralisme, la puissance mise en avant par les (néo-)réalistes et la compréhension partagée du constructivisme soft (ou cognitivisme). Trois conditions ou hypothèses d’apparition d’un régime de contrôle d’armement préventif se dessinent alors : 1) lorsque la situation ressemble à celle du dilemme du prisonnier par opposition à celle de l’impasse, et que le test d’une arme peut être vérifié ; 2) lorsque les gains liés à l’acquisition et au contrôle de cette arme sont distribués de manière égale, c’est-à-dire lorsque les Etats sur le point de conclure un accord sont grosso modo au même stade technologique ; 3) lorsque les Etats sont tous autant que les autres convaincus que le contrôle des armements est plus avantageux du point de vue de leur sécurité que l’armement unilatéral, interdépendance oblige.

Le troisième et dernier argument est de nature empirique. Même si l’étude se donne pour objectif de mettre en avant les conditions nécessaires à l’émergence d’un contrôle des armements dans l’espace, l’auteur soutient que pour ce faire il lui est d’abord nécessaire d’établir une comparaison avec les ABM, un exemple réussi quoique aujourd’hui disparu de régime international de contrôle préventif des armements. Les raisons d’un tel choix sont liées aussi bien à la variance de la variable dépendante (régime/non-régime) qu’à la certitude que les trois variables étudiées partageront des caractéristiques similaires puisque les deux types d’armes sont proches d’un point de vue technologique. Dès lors, si l’émergence du régime ABM tel que formulé autour du traité du même nom peut être analysée à travers la résolution progressive de certains problèmes d’action collective (vérification du respect des obligations de chacun grâce aux « moyens techniques nationaux » que sont les satellites), ce n’est qu’en étudiant tour à tour les deux autres variables de la puissance (avantage compétitif des Etats-Unis expliquant l’accord des Soviétiques) et surtout de la connaissance partagée (réalisation du danger représenté par les ABM du point de vue de la stabilité nucléaire aux Etats-Unis et diffusion informelle en URSS à travers les réseaux d’experts) que l’on obtient un tableau complet de la situation.

Comment alors expliquer l’impasse actuelle qui caractérise les négociations sur le contrôle des armements dans l’espace ? Comment se fait-il par exemple que les Etats-Unis, puissance rendue de loin la plus dépendante des satellites, se soient refusés à signer – et ce encore récemment – le traité défendu par la Chine et la Russie visant à interdire « le placement d’armes dans l’espace et la menace ou l’usage de la force contre des objets extra-atmosphériques » sans autre forme de procès et surtout sans même essayer de contrer une telle initiative par une proposition plus proche de leurs intérêts empêchant le déploiement et le test d’armes cinétiques à ascension directe (hit-to-kill) basées au sol ? Comment se fait-il aussi que la Chine, elle-même grande utilisatrice de l’espace, semble n’avoir vu aucune contradiction entre l’interception et la destruction intentionnelle d’un vieux satellite météorologique en 2007 et la formation consécutive de milliers de débris, et l’effort diplomatique qu’elle menait déjà par ailleurs sur le front des armes spatiales ?

L’explication ne peut pas être que matérialiste, comme nous le montre Max Mutschler. Et de fait, nous dit-il de manière assez convaincante, qu’il s’agisse de l’intérêt ou de la puissance, chacune des conditions nécessaires à la coopération sont présentes. Non seulement tout le monde a intérêt à coopérer afin de continuer à tirer profit de l’utilisation de l’espace, mais un accord vérifiable peut très facilement être mis en place étant donné que la phase de test est vitale dans le cycle de vie d’une arme et que sa mise en œuvre est facile à observer dans un environnement aussi transparent que l’espace. La spatio-dépendance qui diminue l’écart de puissance rend aussi a priori les choses plus aisées. Le problème donc est ailleurs. Il est que le processus d’apprentissage n’est pas allé aussi loin dans le domaine des armes spatiales que dans celui des ABM en leur temps. Les décideurs ont certes commencé à développer une compréhension partagée des enjeux de l’espace, mais celle-ci est restée limitée (le fameux « apprentissage environnemental » théorisé par James Moltz sur le modèle nucléaire de Nye). La faute à l’absence d’une véritable communauté épistémique transnationale (transnational epistemic community) capable, sinon de mettre d’accord, du moins de faciliter les discussions entre les principaux Etats sur le pourquoi et le comment de la coopération dans l’espace.

On aura bien quelques critiques à faire concernant par exemple la bibliographie où un certain biais de confirmation semble à l’œuvre concernant notamment la Chine. Peut-être plus problématique du point de vue de l’objectif que l’ouvrage se donne est le fait que les armes spatiales sont ici strictement analysées du point de vue instrumental/stratégique sans aucune référence à la dimension expressive qui est parfois la leur. Ceci étant dit, je ne chercherai pas ici à bouder trop longtemps mon plaisir car l’ouvrage a pour lui l’avantage évident de la fraîcheur, de la cohérence et surtout de la parcimonie ; ce qui constitue un spectacle malheureusement trop rare dans le domaine de la sécurité spatiale où l’agenda l’emporte généralement sur les efforts de clarification conceptuelle.

L’auteur n’en fait pas cas, mais une conséquence importante quoique rarement notée – et que je me permets donc de glisser – du biais normatif relevé plus haut en introduction est que le débat sur les armes spatiales qui est aussi ancien que l’âge spatial est dominé par un très fort sentiment de déjà vu et de répétition. Pour l’observateur extérieur, tout se passe comme si ce petit monde était condamné à revivre sans cesse la même conversation répétée en boucle d’une décennie à l’autre depuis 1950 faute d’avoir su développer en son sein des démarches de nature plus positive et réflexive. Les auteurs traitant sérieusement du contrôle des armements dans l’espace ne manquent pas mais aucun ne s’est véritablement essayé à produire une analyse plus systématique, motivée avant tout par un intérêt cognitif de compréhension et d’accumulation de la connaissance. Et sans surprise, les internationalistes qui se sont risqués à explorer un sujet d’apparence malgré tout très technique se comptent sur les doigts de la main. L’effort de Mutschler mérite de ce seul point de vue d’être salué. Or, à cela s’ajoute le fait qu’il connaît de toute évidence très bien son sujet.

Son espoir que les blocages autour des questions de définition et de vérification puissent être dépassés ne sera sans doute pas partagé par tout le monde tant il paraît difficile de discerner le moindre signe de progrès dans les gesticulations actuelles. Mais au moins l’auteur aura-t-il permis de dégager un cadre et les conditions requises pour obtenir de futurs accords. Sa contribution n’aura pas été négligeable si jamais grâce à lui pouvait enfin être résolue l’impasse conceptuelle dans laquelle les discussions sur l’arsenalisation de l’espace sont enlisées depuis tant d’années.

Cette recension a également été publiée sur War Studies Publications, le blog d’Olivier Schmitt, chercheur post-doctoral au CERIUM et membre d’u235. Je le remercie.






jeudi 23 octobre 2014

X-37B : un rappel

X-37B ORBITAL  ...
Je l’aurais raté que les flux d’entrée sur ce blog en provenance des moteurs de recherche auraient suffi à m’interpeller : oui, pour la troisième fois depuis 2010, après 674,9 jours en orbite autour de la Terre, le X-37B est rentré. Ce que cet engin a accompli là haut durant tout ce temps, on n’en sait rien ou très peu. L’USAF continue de fait de maintenir le flou sur la nature exacte de la mission et s’est cantonnée à dire que l’appareil qui en était à son second vol s’était bien comporté, confirmant donc ici qu’il était réutilisable. Cela n’empêche évidemment pas le net de fourmiller en hypothèses plus ou moins farfelues. Le risque est qu’à trop vouloir chercher des réponses, on en oublie presque de poser les vraies questions.

Or, la principale sinon l’unique à ce jour est celle consistant à demander pourquoi le programme militaire X-37B, quoique connu de tous et relativement bien documenté comme l’illustrent par exemple les résumés factuels de l’UCS ou encore de SWF, est toujours classifié. Etant donné l’histoire compliquée qui est la sienne – faite d’abandon successif et de reprise en main par la NASA, la DARPA et l’USAF – avant que le domaine ultra-protégé du secret défense ne lui permette de trouver un abri plus pérenne, on ne peut que s’interroger sur ce qui serait advenu de lui s’il lui avait fallu rivaliser en plein jour avec d’autres programmes pour maintenir un financement adéquat.

Non pas que le programme n’ait aucune utilité. Clairement, la possibilité de conduire des missions de très longue durée en orbite puis de retourner sur Terre offre des perspectives intéressantes en termes de développement de nouveaux matériaux et autres technologies très avancées. Son extravagance assumée pourra faire sourciller, alors que des alternatives tout aussi convaincantes et par ailleurs moins dispendieuses existent. Mais c’est surtout le secret qui l’entoure qui paraît excessif, non seulement superflu s’il s’agit d’un simple démonstrateur, mais également contreproductif au regard des réactions internationales que cela soulève et donc contradictoire avec les efforts que mènent les Etats-Unis dans le domaine de la sécurité spatiale et de la transparence.

Ceci étant dit, le X-37B n’en demeure pas moins le produit de son temps. Il semble en effet parfaitement correspondre au zeitgest actuel aux Etats-Unis, alors que ces derniers tablent à la fois sur la maîtrise de l’espace informationnel de conception duale/transversale et de nature plus politique/normative et sur la maîtrise de l’espace contrôlé de conception plus militaire et centré avant tout sur les besoins du Pentagone. D’un côté, on collecte un maximum d’informations en indiquant que rien ne se passe dans l’espace sans que nous soyons au courant ; de l’autre, on entretient l’incertitude et on laisse régner le flou quant aux capacités offensives qui sont peut-être les nôtres ou qu’on entend un jour développer. Or, de ce point de vue, force est de constater que le X-37B est un succès auquel tout le monde participe comme l’illustre la frénésie médiatique de ces derniers jours…

Image : Boeing. 






jeudi 16 octobre 2014

The Martian : manuel (très) détaillé de survie sur la planète rouge

Une fois n’est pas coutume, la recension que je vous propose n’est pas un ouvrage universitaire ou expert mais un roman, et un roman best-seller qui plus est dont la notoriété n’est plus à faire depuis que l’astronaute Chris Hadfield,  lui-même super star, l’a élevé au rang de lecture de référence et que Ridley Scott et Matt Damon ont projeté de le porter à l’écran pour une sortie prévue en 2015. A tel point qu’il semble s’être imposé ces derniers mois comme un livre de chevet obligatoire pour tout space geek qui se respecte : ne serait-ce que par assimilation avec l’auteur, Andy Weir, programmeur informatique devenu romancier à succès grâce au système d’auto-publication développé par Amazon.

The Martian (Le Martien, ou Seul sur Mars comme a préféré le traduire l’éditeur français), car c’est bien de lui dont il est question, s’inscrit dans la lignée des ouvrages qui ont fleuri après le World War Z de Max Brooks. Résumé simplement, il s’agit de raconter comment une série d’événements (épidémie de maladie, virus informatique de type « robopocalypse », etc.) créé un contexte menaçant dans lequel la survie même du personnage-narrateur est remise en cause et son existence transformée, à son corps défendant certes, mais du simple fait de sa détermination à vivre et à laisser une trace de son passage sur Terre, au gré de son nouveau statut de témoin privilégié voire d’historien. D’où le recours à une technique narrative centrée autour du « je », singulier ou pluriel : témoignages des survivants dans le livre de Brooks, enregistrements oraux du héros laissé seul sur Mars dans celui de Weir. D’où aussi un découpage du récit en plusieurs courts épisodes permettant d’entretenir la tension, du moins en théorie, si le lecteur ne se lasse pas du procédé : tout comme World War Z est un guide de survie en territoire zombie – pour réutiliser l’intitulé d’un livre l’ayant précédé – dont les conseils nombreux pourront peut-être un jour aider le lecteur prévoyant, The Martian se lit comme un manuel (très) détaillé de survie sur la planète rouge. 

Force est néanmoins de reconnaître à ce roman des caractéristiques propres qui le distinguent rapidement de cette littérature récente : que cela soit lié au genre dans lequel il s’inscrit (la SF dite « hard ») qu’à plusieurs partis pris dont le choix explicite de ne pas développer les personnages et de focaliser le récit sur l’action et l’action seulement (ce qui l’élimine d’office de la catégorie « astrofuturiste »).

The Martian n’est rien d’autre que le journal de bord de Mark Watney, un astronaute américain laissé pour mort sur Mars après qu’une tempête de sable particulièrement féroce a causé le départ précipité de ses compagnons. Cherchant à survivre dans un environnement sans doute plus hostile que n’a jamais pu l’être l’île déserte dans laquelle Defoe situe l’action de Robinson Crusoé, privé de communication avec la Terre, il ne dispose pour l’aider dans cette tâche que de son ingéniosité (il est après tout ingénieur-botaniste) et des équipements installés par la NASA en prévision de sa mission d’exploration (par ailleurs directement inspirée du projet Mars Direct de Robert Zubrin). Autant dire pas grand-chose comme l’astronaute en est lui-même très conscient : « I’m pretty much fucked. That’s my considered opinion. Fucked. […] I’m stranded on Mars. I have no way to communicate with Hermes or Earth. Everyone thinks I’m dead. I’m in a Hab designed to last 31 days. If the Oxygenator breaks down, I’ll suffocate. If the Water Reclaimer breaks down, I’ll die of thirst. If the Hab breaches, I’ll just kind of explode. If none of those things happen, I’ll eventually run out of food and starve to death. So yeah. I’m fucked ».

Je laisse volontairement ouvert le reste de l’œuvre. Il n’est pas dans mon objectif de faire un compte-rendu exhaustif de celle-ci ou d’en dévoiler tout ou partie de l’intrigue. Je me contenterai simplement d’explorer quelques thèmes marquants et de donner un avis qui bien sûr n’engage que moi. Sur ce dernier point, disons pour commencer que les premières lignes d’un roman sont souvent déterminantes et il faut admettre que l’incipit est ici très réussi. Non seulement celui-ci parvient à accrocher le lecteur et à l’intéresser à la situation apparemment désespérée du héros, mais il lui donne aussi un aperçu de la recette utilisée par Weir pour concocter son histoire : une succession de commentaires pince-sans-rire de la part du héros et une détermination à toute épreuve à aplanir, un à un, de manière littéralement scientifique, tous les obstacles qui se dressent inévitablement devant lui. C’est ce mélange fait de tension narrative et de traits d’humour qui donne à The Martian toute son efficacité et fait son intérêt. C’est aussi ce qui constitue sa faiblesse principale, le problème majeur de l’ouvrage étant son incapacité à se renouveler et à enlever l’impression que l’auteur a enfermé son personnage principal dans une sorte de boucle. Autant le premier tiers se lira d’une seule traite, autant certains lecteurs n’auront peut-être pas l’estomac assez solide pour avaler le reste sans risquer l’indigestion…

Pour les autres, et ils sont nombreux à en juger par le nombre de traductions à travers le monde, je garantis que The Martian constituera par contre un authentique page-turner. Et pour cause, de l’avis général, le livre tient à la fois d’Apollo 13 (R. Howard, 1995) et de Seul au monde (R. Zemeckis, 2000), deux films plusieurs fois récompensés qui ont en commun d’avoir pour interprète principal l’acteur Tom Hanks. Il n’est certes pas innocent à mon sens que la comparaison qui vienne d’abord en tête soit cinématographique. De fait, à cause notamment de ce manque d’épaisseur dont j’ai déjà parlé, le livre n’est pas loin de ressembler à un projet de film dont le scénario a été finalisé et son potentiel évalué très positivement mais auquel il manque encore un réalisateur et des acteurs pour véritablement lui donner corps. Reste que ce n’est pas non plus une coïncidence si ce sont ces deux titres qui sont cités en priorité.

1) Tout comme Apollo 13 – « NASA’s finest hour » –, The Martian joue avec la croyance selon laquelle l’agence spatiale américaine, une des rares entités gouvernementales à obtenir la confiance du contribuable américain malgré les ratés de l’ère post-Apollo, serait l’incarnation par excellence de la compétence. Sa façon de faire est néanmoins différente. Dans le film d’Howard, les héros sont moins les astronautes que les egg heads qui peuplent de manière caricaturale le Mission Control Center de la NASA et parviennent à force de cogitations à ramener sains et saufs Jim Lovell, Fred Haise et Jack Swigert à la maison. Eux seuls sont capables d’accomplir un tel exploit. Comme le veut l’adage popularisé par l’acteur Robert Guillaume : « you put an X anyplace in the Solar System and the engineers at NASA can land a spacecraft on it ». Weir laisse lui aussi une place importante à ce genre de personnage mais donne plus de latitude aux astronautes et notamment à Mark Watney qui passe l’essentiel de son séjour sur Mars sans contact aucun avec Houston. Il est vrai que Watney est autant un astronaute qu’un bricoleur de génie (un « MacGyver » lit-on ici et là) adepte du quick fix comme du duct tape.

2) La ressemblance avec le second film paraît, quant à elle, purement formelle. Si Watney et le personnage joué par Tom Hanks sont tous deux « seuls au monde », la solitude ne semble jamais vraiment peser sur l’astronaute qui se révèle imperméable, contrairement au naufragé, à tout type de folie, fût-elle passagère. Et pour cause, à la différence de nombreux films spatiaux comme Moon (D. Jones, 2009), Solaris (A. Tarkovski, 1972) voire encore Gravity (A. Cuarón, 2013) où les apparitions succèdent au sentiment d’isolement, de doute et de désespoir, Weir refuse que son personnage s’abandonne à toute forme d’introspection. Certes, on ne peut pas ne pas être frappé par la frénésie besogneuse qui semble s’emparer de l’esprit de Watney dès le début pour ne s’achever véritablement qu’à la fin du livre lorsqu’enfin il peut se laisser aller. Mais le don que l’astronaute a de se glisser dans la peau d’un observateur extérieur comme penché sur son diagramme de Gantt ou son réseau PERT avec ses tâches et ses chemins critiques, la façon très rationnelle, presque détachée, avec laquelle il envisage sa situation, tout cela laisse penser qu’il n’y a pas d’homme sur Mars, seulement un ingénieur. Une conclusion qui n’est pas sans rappeler l’Île mystérieuse de Jules Verne, Mark Watney apparaissant dès lors comme un Cyrus Smith moderne.

Le revers de la médaille est bien sûr qu’il ne peut pas être question de conquête de Mars ici. Bien qu’il s’en défende en recherchant le réalisme et l’exactitude scientifique au détriment du simple divertissement, le roman s’inscrit ainsi davantage dans la veine d’un Gravity qui se borne à subir les événements sans chercher à les modeler ou à les devancer. La planète rouge n’est finalement qu’un prétexte. Rien à voir donc avec un Ben Bova d’emblée plus politique malgré un contexte d’exploration de Mars relativement similaire (Mars, 1993/2001 ; Retour sur Mars, 1999/2003). Rien à voir non plus avec un K. S. Robinson dont la trilogie (Mars la rouge, 1992/1994 ; Mars la verte, 1993/1995 ; Mars la bleue, 1996) constitue l’archétype même de la « nouvelle » génération de science-fiction critique.



dimanche 12 octobre 2014

Des Etoiles et des Ailes

Avis aux passionnés, le festival aérospatial gratuit « Des Etoiles et des Ailes » s’invite le temps d’un (long) weekend, du 13 au 16 novembre 2014, à Toulouse à la Cité de l’espace. Si je vous parle de cet événement qui en est déjà à sa cinquième édition, ce n’est pas seulement parce qu’un vieux camarade de promo, Romain Charles – dont l’expérience pionnière de simulation de vol martien de 520 jours laisse toujours sans voix –, en sera le parrain, mais parce que les organisateurs ont décidé cette année de lancer un prix du livre spatial ouvert à tout le monde et présidé par l’astronaute Patrick Baudry en sus d’un prix BD et d’un prix aéronautique. Initiative que je ne peux que saluer !



vendredi 12 septembre 2014

Déjà dans les bacs : L'Europe spatiale. Le déclin ou le sursaut (éd. Argos)


La France a-t-elle abandonné ses ambitions spatiales ? À première vue, ce n'est pas le cas : le Livre blanc de la Défense et de la Sécurité nationale de 2013 invite toujours à considérer l’Espace comme un domaine d'avenir. Dans le champ militaire en particulier, le Livre blanc relève que « le libre accès et l'utilisation de l’espace sont des conditions de notre autonomie stratégique ». Pour autant, le document n’offre pas réellement de feuille de route en mesure de passer du stade des diagnostics à celui des réalisations concrètes, alors même que la question de l'avenir du lanceur Ariane est posée. Spécialiste de la stratégie spatiale, chercheur au programme Espace de l'Institut français des relations internationales, Guilhem Penent plaide dans ce livre pour une nouvelle ambition spatiale, à la fois française et européenne.

192 pages
15€
ISBN : 978-2-36614-017-0
Amazon.fr


Introduction

1. Pourquoi aller dans l’espace ? Les trois enjeux de la maîtrise de l’espace

1.1. Puissance spatiale, puissance responsable
- Garantir la liberté d’action dans l’espace
- L’espace au service de la paix
- L’espace au service de la sécurité

1.2. L’espace utile et la maîtrise de la dépendance au marché
- Les maillons et la chaîne
- L’inévitable soutien de l’État
- Quelles retombées ?

1.3. L’espace, reflet et vecteur des valeurs de l’Europe
- L’Europe face au « piège du prestige »
- L’imagination au pouvoir ?
- L’espace et la société de l’information pour tous

2. L’espace en héritage : Les cinquante premières années de l’Europe spatiale

2.1. L’équilibre historique et l’invention de l’espace en Europe
- Les débuts de l’Europe spatiale et la France
- Crises et affirmation de l’Europe spatiale
- À la recherche d’un programme spatial européen équilibré

2.2. L’équilibre institutionnel et les vertus de la sécurité et de la stabilité
- L’ESA, une agence et un programme uniques
- L’union dans la diversité
- Rencontre du troisième type : l’Union européenne

2.3. L’équilibre international et l’exigence de non-dépendance
- L’accès autonome à l’espace
- L’industrie spatiale européenne
- La coopération internationale

3. Vers un nouveau consensus : La maîtrise de l’espace au XXIe siècle

3.1. Les États membres, moteurs constants de l’Europe spatiale
- Quelles visions nationales pour l’Europe ?
- Les atermoiements du couple franco-allemand
- L’avenir du leadership français

3.2. L’UE et l’espace : une opportunité et un défi ?
- Les deux programmes « amiraux », un test pour la crédibilité de l’UE
- Le Code de Conduite, un test pour la légitimité de l’UE
- Quel avenir pour la politique spatiale européenne ?

3.3. L’européanisation de l’espace militaire en question
- Pourquoi tenter de coopérer ?
- L’échec de la stratégie des Lego ?
- Le défi de la maîtrise de l’espace : la maîtrise du temps

Conclusion





samedi 16 août 2014

Pourquoi Mars : les chroniques martiennes de la NASA

Cette recension, tout comme la précédente, a fait l’objet d’une publication parallèle sur War Studies Publications. Merci à son auteur, Olivier Schmitt, pour avoir rendu possible cette coopération.

Dans l’un des rares épisodes que la série télévisée The West Wing a consacré à la politique spatiale, Joshua Lyman, chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, confesse, après avoir été interpellé par des représentants de la NASA, que l’administration n’a qu’une seule priorité concernant l’espace, « that you guys stop screwing up », donnant à l’agence spatiale américaine un objectif essentiellement négatif et lui montrant que le mieux qu’elle puisse faire est de se faire oublier. Le lecteur pressé pourra trouver là un résumé condensé des problématiques présentes au cœur du dernier ouvrage de W. Henry Lambright. Et de fait, en affirmant cela, Josh révèle une vérité incontestable : les scientifiques peuvent toujours se mettre d’accord sur la direction à donner à un programme, ce sont les politiques qui déterminent le rythme. C’est tout particulièrement le cas de l’exploration martienne qui, loin de constituer un sprint à la manière du programme Apollo, s’apparente davantage à un marathon dont l’allure à laquelle il est poursuivi varie selon le nombre de détours et de zigzags que l’on emprunte. Comprendre le programme d’exploration de Mars relève ainsi d’un type de questionnement propre à la démocratie américaine : comment maintenir, sur le long terme, un programme fédéral de R&D de grande échelle (ce que Lambright qualifie de big science) qui, à la fois coûteux et très risqué, soit capable de résister aux aléas politiques habituels au pire des régimes à l’exception de tous les autres, tout en conciliant des priorités publiques, scientifiques et bureaucratiques souvent concurrentes ?

Professeur de politique publique à la Maxwell School of Citizenship and Public Affairs de l’Université de Syracuse, l’auteur est un habitué de ces questions pour avoir déjà écrit sur le sujet dans un langage toujours simple et à portée de tous, bien que rédigé d’abord et avant tout pour les théoriciens et les praticiens du management public et les universitaires intéressés par l’histoire politique de la conquête de l’espace. Sa réponse procède ici de la même façon. La thèse de Why Mars est qu’une coalition informelle et sans cesse mouvante de groupes de défense, à l’intérieur et à l’extérieur de la NASA, s’est efforcée de faire de la NASA le lieu principal au sein du gouvernement américain vers lequel doivent converger tous les efforts ayant pour objet l’exploration de la planète rouge. Les succès et les échecs de cette coalition de supporters pour attirer les financements et fixer les priorités (Mars vs. les autres planètes, Mars vs. les activités spatiales autres que l’exploration planétaire…), de même que les stratégies scientifiques (partisans d’une exploration graduelle vs. défenseurs d’une approche accélérée…) et politiques (la NASA vs. l’OMB, la NASA vs. le Congrès…) employées, ont influencé en retour le rythme et le déroulement du programme d’exploration martienne. Pour Lambright, le nœud principal du problème se situe donc au niveau de la connexion qui s’établit ou non entre l’agence spatiale américaine et ses maîtres politiques. Il faut demander, selon lui, quelle motivation – ou combinaison de motivations – est susceptible de servir au mieux de véhicule pour garantir un soutien politique et permettre à une vision entrée dans une phase d’« équilibre ponctué » de se matérialiser en action. Dit autrement, ce n’est qu’en répondant à la question du pourquoi que l’on parviendra à résoudre la problématique du comment. Cette leçon, pour n’être pas spécifique au spatial comme Dan Goldin s’en était enorgueilli face aux scientifiques surpris après l’échec du Superconducting Super Collider au moment où tout semblait réussir au programme martien de la NASA, est déterminante ici pour expliquer les influences et les limites des partisans de l’exploration de Mars.

Présentée simplement, l’exploration de Mars a pour objectif de mieux comprendre la planète qui, de l’avis général, est la plus intéressante parmi toutes celles situées dans le voisinage de la Terre. Reste que trois raisons particulières émergent plus nettement pour expliquer l’attrait particulier que la planète rouge suscite chez les scientifiques et surtout le public. La première d’entre elles – sans doute aussi la plus efficace et la plus à même d’entrer en résonance avec le public, par ailleurs la plus constante dans l’histoire de la NASA – repose sur la possibilité de vie sur Mars. La question ouverte de la vie, qu’elle soit présente sous une forme actuelle – cachée sous la surface, dans le permafrost – ou passée – à l’état de fossile, lorsque la planète avait un climat différent de celui qui règne aujourd’hui et lorsque l’eau coulait à sa surface – a toujours été un moteur déterminant du programme d’exploration de Mars, susceptible à la fois de lui donner une direction et un rythme. Aussi n’est-on pas surpris si son saint Graal a un nom : le Mars Sample Return (MSR) qui désigne le programme robotique de retour sur Terre, seul ou en coopération, d’échantillons prélevés sur le sol martien pour examen en laboratoire. La seconde motivation repose sur la volonté, non plus de trouver, mais d’envoyer de la vie sur Mars. Le programme robotique apparaît ainsi comme un précurseur à de futures missions habitées. Cette connexion, quoique n’allant pas toujours de soi dans le court terme lorsque chaque programme cherche à rivaliser avec son voisin immédiat pour obtenir le plus grand financement, est importante car elle fait du programme de vol habité un allié potentiel du programme robotique. Le troisième et dernier facteur est d’ordre politique, sans qu’il soit ici nécessaire d’expliciter, sinon pour dire qu’il est toujours d’actualité, bien que sous une forme plus coopérative que compétitive comme le montrent les relations (tumultueuses il est vrai) entre la NASA et ses homologues soviétique/russe et surtout européen.

Il devient dès lors possible, suivant la combinaison retenue et les stratégies employées, de distinguer cinq voire six périodes différentes que l’auteur présente le long de 13 chapitres. Deux exemples évocateurs peuvent à mon sens être présentés avec profit :

1) Si la recherche de la preuve de vie martienne est l’argument à même d’entrer le plus facilement en écho avec les aspirations de la société, sa manipulation peut parfois être à double tranchant. En témoigne l’époque du programme Viking qui a été caractérisée par l’envoi réussi, en 1975, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, d’un couple d’atterrisseurs (Viking 1 et Viking 2). Bien qu’un succès à bien des égards, le programme fut victime du fait qu’il ne parvint pas à atteindre son objectif avoué de trancher une fois pour toute la question de la vie sur Mars. Pire, il entretint l’idée que Mars était un astre mort comme la Lune. Le même moteur qui avait ainsi permis au programme martien de trouver un financement dans un environnement budgétaire inédit, car très contraint, contribua à stopper net tout nouvel effort : une véritable tragédie pour un programme distribué (distributed big science) comme le programme martien qui s’appuie explicitement sur une série de missions successives (ce que la NASA appelle des projets) étendues sur plusieurs années. Et de fait, désormais privées de cette motivation, les années 1980 furent marquées par un vide institutionnel que Lambright qualifie d’interrègne, la société civile (la Planetary Society, la Mars Society…) prenant alors le relais de la NASA pour maintenir le rêve. Ironie de l’histoire, le programme connut un sursaut lorsque le lien avec la vie fut renoué sous la forme d’une météorite martienne trouvée en Antarctique. Ajoutée à la preuve donnée par l’atterrisseur Mars Pathfinder et son rover historique Sojourner qu’une mission low-cost (dite « Faster, Cheaper, Better ») – compatible, qui plus est, avec la campagne de rationalisation budgétaire entreprise par le vice-président Al Gore – était possible, elle permit au programme d’exploration de Mars de la NASA de reprendre de l’élan.

2) Le lien entre Mars et le programme de vol habité est le plus souvent indirect et ambivalent. En sauvant le programme de vol habité, la décision du président Nixon en 1972 de lancer le programme Space Shuttle a certes permis à la NASA de survivre en tant qu’agence indépendante, mais elle a imposé un certain nombre de contraintes sur les autres programmes. De la même façon, la station spatiale que le président Reagan a appelée de ses vœux en 1984 a défini les limites du possible pour le programme robotique martien mais l’espace budgétaire dans lequel celui-ci allait désormais évoluer était bien plus vaste avec la station que sans la station. D’autant plus que l’ISS, en tant qu’outil de politique étrangère, a permis dans les années 1990 de tenir le président Clinton et le vice-président Al Gore informés des questions de politique spatiale et de les maintenir étroitement impliqués dans les activités de la NASA. Véritable combinaison gagnante, le fait néanmoins que le programme d’exploration martienne puisse avoir pour but explicite à la fois de trouver et d’amener la vie a eu plusieurs occurrences marquantes. La Vision for Space Exploration annoncée par le président Bush en 2004, au moment où la NASA accumule les succès avec MER (rovers Spirit et Opportunity), offre un exemple parlant de ce point de vue : jamais les objectifs d’exploration habitée et d’exploration robotique de Mars n’ont autant avancé main dans la main qu’à ce moment là. Fort de cette logique, étant donné le contexte actuel créé par l’atterrissage réussi de MSL Curiosity et sa couverture médiatique très positive, il est permis de croire, pense l’auteur, qu’une future mission MSR capable d’unifier les différents programmes de la NASA que sont le vol habité, les missions scientifiques et la recherche et technologie a toute ses chances. Josh Lyman approuverait certainement.

En décrivant les hauts et des bas de la quête américaine de Mars – la planète pour laquelle la NASA a de très loin le plus dépensé tout au long de son existence –, l’ouvrage de Lambright vient compléter une bibliographie demeurée lacunaire. Etant donné la place prépondérante occupée par les Etats-Unis dans le paysage spatial international, il fait aussi œuvre utile. Alors que la Lune met en relief le passé glorieux de l’agence spatiale américaine au siècle dernier, la planète rouge se dresse comme un symbole de ce que réserve le XXIe siècle. L’intérêt de Why Mars : NASA and the Politics of Space Exploration est de rappeler que Mars constitue une source permanente d’inspiration et de motivation autour de laquelle des groupes de défense peuvent se mobiliser efficacement afin d’organiser un véritable plan d’action, tirer parti de découvertes ou d’événements potentiellement catalyseurs et obtenir un soutien politique.



mercredi 9 juillet 2014

L'espace menacé : retour sur Crowded Orbits. Conflict and Cooperation in Space

Voilà un ouvrage qui va rapidement s’imposer comme une lecture obligatoire pour qui, étudiant ou professeur, cherche à se familiariser avec les enjeux de l’espace. Et de fait, rédigé de manière à traiter le plus explicitement et simplement possible des problèmes clés et des contradictions ayant concerné les activités spatiales d’hier à aujourd’hui, tout en posant la question essentielle de leur continuité dans le futur, Crowded Orbits n’est a priori pas le livre excessivement technique de nature à troubler le lecteur de bonne volonté.

Ni la longueur (moins de 200 pages pour le texte lui-même) ni le style (offrant une écriture simple et peu jargonneuse) n’ont été pensés pour imposer un travail de lecture trop exigeant. Surtout, l’auteur, expert reconnu en la matière, par ailleurs professeur à la Naval Postgraduate School à Monterey en Californie et à l’origine d’ouvrages et d’article remarqués, a pris soin d’inscrire son sujet le long de contours connus, consacrant ainsi un chapitre entier à chacun des différents programmes civils, commerciaux et militaires des Etats-Unis et des autres grands acteurs spatiaux de ce monde. Un chapitre est également dédié au domaine de la diplomatie spatiale : James Clay Moltz parvient là encore à fournir un contexte utile et stimulant à même, tout à la fois, d’exposer l’état d’avancement d’initiatives majeures comme le code de conduite (dont la dernière version, vieille seulement de quelques semaines, est disponible sur le site du SEAE) et d’expliquer pourquoi les discussions sur la régulation de la militarisation de l’espace sont aussi difficiles à mener (comme l’atteste le blocage entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine au sein de la Conférence du désarmement).

Ceci étant dit, pour indispensable qu’il puisse paraître en tant qu’introduction au monde des fusées et des satellites, l’ouvrage n’est pas sans limites. L’auteur est par exemple vraisemblablement peu au fait des subtilités européennes et du partage des tâches existant entre l’ESA, l’UE et les programmes nationaux. Il est de même surprenant – et contre-productif – que l’ouvrage fasse un usage aussi exclusif des unités de mesure américaines notamment dans le chapitre d’introduction à la mécanique céleste. Nous ne nous attarderons cependant pas sur ces aspects. Plus utile à notre sens, si l’on veut ne pas se méprendre sur l’intérêt véritable de ce livre, est la distinction qu’il convient d’opérer entre le « normatif » et le « positif ».

La force de l’ouvrage est de réussir à identifier, à capturer et à transmettre le nouveau zeitgeist sans tomber dans l’emphase hollywoodienne d’un film comme Gravity. Difficile pour quiconque s’intéresse aux problématiques de sécurité spatiale d’échapper en effet aux « 3C ». Et pour cause, cette abréviation popularisée par l’administration Obama après sa fameuse National Space Security Strategy de 2011 a été répétée à l’envi par les représentants du département d’Etat et du Pentagone : l’espace est de plus en plus congestionné (congested), contesté (contested) et compétitif (competitive). Il n’en demeure pas moins que, si ce changement de paradigme est reconnu par tous au sein de la communauté spatiale, sa signification n’est pas nécessairement comprise au-delà, parmi le grand public et surtout les décideurs en charge d’orienter les grands axes de l’activité internationale. Crowded Orbits s’épargne également les longues réflexions d’un précédent ouvrage réédité en 2011 qui, pour avoir établi la réputation de l’auteur (il n’est d’ailleurs pas innocent que ce travail soit régulièrement cité à l’appui des déclarations officielles américaines), n’en était pas moins difficile d’accès. La thèse, désormais réduite à l’essentiel, cherche à convaincre de la nécessité de mettre en avant le quatrième C de la coopération. Une double leçon émerge ainsi de manière très convaincante dans le cadre du chapitre de conclusion : quoique l’espace ait besoin de plus de coopération étant donné le nombre sans cesse grandissant d’acteurs – publics et privés – désireux de s’approprier les ressources jumelles que sont les positions orbitales et les fréquences électromagnétiques associées, les défis pour mettre en place un tel mécanisme sont encore nombreux et les succès pour le moment très limités. Il convient donc de mettre au crédit de Clay Moltz l’émergence d’un sentiment d’urgence, plus que jamais vital dans le contexte actuel.  

L’ouvrage se cantonne toutefois trop souvent à un résumé descriptif de la situation plutôt que de tenter une analyse d’ordre plus positif. Les chapitres sur l’espace qualifié de civil (science + vol habité) et l’espace commercial sont ceux qui souffrent le plus de ce biais. Et de fait, ils s’avèrent être les moins problématisés et d’ailleurs les moins réussis. La critique est moins pertinente s’agissant de l’espace militaire que l’on sent beaucoup mieux maîtrisé – déformation professionnelle oblige – par l’auteur. Cela est particulièrement saisissant dès lors qu’il est question des interactions entre les relations internationales terrestres et les relations internationales spatiales. Si, à plusieurs reprises, Moltz remarque fort logiquement que les secondes sont inévitablement liées aux évolutions des premières, la nature exacte du lien n’est jamais précisée. L’ouvrage s’appuie d’emblée sur l’idée que l’espace, parce qu’il justifie désormais un engagement pour lui-même, relève d’une logique spécifique liée à la sur-utilisation actuelle de ses ressources. Il manque ici une analyse de nature plus géocentrée expliquant pourquoi l’espace fait plus que jamais sens au XXIe siècle et comment il s’intègre dans un cadre plus général qui le dépasse (motivations, société de l’information, politique étrangère, polarité…). Telle est d’ailleurs la thèse explorée par un ouvrage récent comme NASA in the World qui, bien que portant sur un sujet sensiblement différent, mérite davantage de ce point de vue d’être intégré dans un syllabus de cours de politique spatiale. Ce manquement est d’autant plus ennuyeux que la surpopulation qui menace par exemple les orbites GEO s’insère dans une logique de type Nord-Sud (ce que John Vogler appelle la « tragédie de la dépossession ») ici absente de l’étude, et non pas seulement de type « Big Sky » ou « tragédie des communs ».

Bref, Clay Moltz signe là un travail plus qu’honnête que devrait apprécier le lecteur non averti. Reste que, même s’il s’agit là d’une simple introduction aux enjeux spatiaux sans ambition autre que pédagogique – un effort en soi salutaire ! –, son manque d’envergure assumé ne peut en faire l’ouvrage de référence ultime. Celui-ci se fait encore attendre.



James C. Moltz était l’invité, le 5 juin dernier, du Stimson Center : l’occasion de revenir en détails, avec Scott Pace comme discutant, sur son dernier livre...






dimanche 15 juin 2014

Cosmos : l’espace et la science à portée de tous ?


Diffusée presque 35 ans après la série originale animée par Carl Sagan, Cosmos :A Spacetime Odyssey vient donc de se terminer le 8 juin dernier. Et comme à l’accoutumée, ce dernier épisode a offert l’occasion de rendre un hommage vibrant au scientifique et astronome américain disparu en 1996. Preuve que la référence au « point bleu pâle » perdu dans l’immensité du cosmos continue plus que jamais à porter avec succès le message d’humilité et de scepticisme de Sagan et à inciter les spectateurs à poursuivre leur exploration et découverte de ce que l’univers a encore à offrir à l’humanité de déroutant et de merveilleux.

 Ce final a le mérite d’être cohérent. Car la tâche que s’est donné ce nouveau Cosmos tout au long de treize épisodes de 50 minutes chacun n’est pas simplement cosmétique. Il ne s’agit pas seulement de faire du neuf avec du vieux en présentant des effets spéciaux naturellement plus spectaculaires que ceux utilisés au début des années 1980 et en mettant en scène un nouveau « spaceship of the imagination fueled by equal parts of science and wonder » à l’apparence plus lisse et un « cosmic calendar » retravaillé plus en phase avec le goût du jour.

Pour cause, si la matière est la même, l’objectif, lui, a quelque peu changé. Il s’agit désormais moins d’enseigner ou de vulgariser la science auprès des nouvelles générations que d’inspirer. Le but est de présenter la science d’une manière qui puisse faire sens pour les téléspectateurs. « America has always been a nation of fearless explorers, who dreamed bigger and reached farther than others imagined, avait ainsi déclaré le président Obama en introduction du premier épisode, That’s the spirit of discovery that Carl Sagan captured in the original Cosmos. Today we are doing everything we can to bring that sense of possibility to a new generation ». Or qui mieux de ce point de vue que Neil deGrasse Tyson pour jouer le rôle autrefois endossé par Sagan ?

L’individu est surtout connu aujourd’hui pour ses multiples apparitions à l’écran (qu’il s’agisse de shows télévisés ou de séries comme dans The Big Bang Theory ou Stargate Atlantis), ses remarques caustiques que les internautes s’amusent à immortaliser à coup de memes ou les statistiques impressionnantes de son compte Twitter, mais il est notable que, lorsque Tyson obtient son Ph.D. en astrophysique en 1991, le nombre d’astrophysiciens Noirs américains passe de 6 à 7. Il n’est pas étonnant que sa nomination à la tête du planétarium Hayden à l’American Museum of Natural History de New York en 1996 ait été vécue comme une véritable révolution : de l’avis de beaucoup, jamais depuis Benjamin Banneker un Afro-Américain n’avait atteint une position scientifique aussi prééminente.

Cette réussite est, selon Tyson lui-même – ainsi qu’il en fait le témoignage autobiographique dans The Sky Is Not the Limit –, la preuve qu’aucune activité de l’effort humain n’est hors de portée pour qui s’en donne la peine, et ce quelle que soit son origine sociale ou ethnique, ou son sexe. Un constat que le nouveau Cosmos s’essaye à confirmer à travers les récits de vie d’Isaac Newton, Michael Faraday, Joseph von Fraunhofer, les Harvard Computers et autre Cecilia Payne-Gaposchkin : cela est d’ailleurs rendu explicite dès le premier épisode qui relate la rencontre – décisive aux dires de Tyson – entre l’adolescent du Bronx qu’il était alors au milieu des années 1970 et Carl Sagan, le professeur et directeur de laboratoire à l’Université Cornell.
Avec ses images extraordinaires de l’univers et des objets qui l’habitent ou que nous y envoyons, Cosmos s’inscrit dès lors dans une histoire plus large qui est celle de la relation entre l’imagination ou l’idéologie et le programme spatial américain. Si « nothing in this world has the power to inspire forward thinking and visions of the future the way the space program can », comme Tyson l’a soutenu ailleurs, c’est parce que le rêve spatial, tout comme le rêve américain, est dominé par une idée centrale, celle selon laquelle l’espace appartient à « l’humanité toute entière ». Certes, les personnages auxquels l’activité spatiale est la plus souvent associée laissent apparaître un profil type étrangement homogène : l’astronaute professionnel et technophile, généralement sinon exclusivement masculin et blanc. Mais, ici ou là, apparaissent des figures exemplaires, réelles ou imaginées, permettant au message de minimiser ses contradictions et de garder sa cohérence et sa capacité de mobilisation. Qu’il s’agisse de la scientifique incarnée par Jodie Foster dans Contact de Carl Sagan ou de l’Américain d’origine Navajo Jamie Waterman dans Mars de Ben Bova, des héros de Rocket Boys – le récit autobiographique d’Homer Hickam, par ailleurs fils de mineur dans la Virginie-Occidentale de la fin des années 1950 –, ou des personnages Hikaru Sulu et Nyota Uhura, tous deux pilotes historiques de l’Enterprise et incarnés respectivement par George Takei et Nichelle Nichols…

La force d’une vision se mesure à l’aptitude à dépasser les obstacles susceptibles d’émerger au fur et à mesure que le fossé séparant les faits de la fiction s’agrandit. En l’occurrence la stratégie privilégiée est celle de la persistance. Il est frappant ainsi qu’un film de science-fiction supposément critique voire subversif comme l’Elysium de Neill Blomkamp, qui décrit un futur dystopique dans lequel l’espace serait monopolisé par une élite (tendance qui se dessine à travers le tourisme spatial version Virgin Galactic), s’achève d’une manière aussi conventionnelle par un retour au mythe de l’espace libre d’accès et d’utilisation pour tous. 

L’espace peut alors rester le lieu de tous les possibles : rien moins que l’ultime frontière, la porte d’entrée permettant d’ouvrir la voie vers une vie meilleure aux méritants qui, pour des questions de couleur de peau, de sexe ou encore d’origine sociale, n’ont pas la possibilité de prétendre à beaucoup ici bas, sur Terre. Le poste de pilotage du vaisseau spatial de l’imaginaire est vide et il ne tient qu’à vous de l’occuper !
Images Fox  Trailer / scène finale de lépisode 13 « Unafraid Of The Dark » 

vendredi 30 mai 2014

L’espace, un enjeu terrestre


L'espace, un enjeu terrestre
Parution d’intérêt pour ce blog si l’en est, le dernier numéro (mai-juin 2014) de la revue Questions internationales est consacré à « l’espace, un enjeu terrestre ». Et quoi de plus alléchant pour illustrer cela étant donné les conséquences que la crise ukrainienne fait actuellement peser sur les relations internationales spatiales qu’une navette spatiale passant – sauf erreur de ma part – au-dessus de la Crimée ?

Au vu du sommaire, le lecteur averti pourrait être tenté de passer son chemin. Et de fait, nulle nouveauté ici pour qui se préoccupe des questions spatiales depuis un certain temps mais un sentiment de déjà vu d’autant plus que marqué que nous retrouvons peu ou prou aux manettes les usual suspects. Un rapide et non-exhaustif tour d’horizon de la littérature non-spécialisée, celle positionnée précisément entre les journaux d’actualité et les revues scientifiques, suffit à s’en convaincre : que l’on s’arrête sur le dossier « Géoéconomie de l’espace » que la revue Géoéconomie publie fin 2001 ou sa redite dix ans plus tard en 2012, ou que l’on jette un œil sur le hors-série que lui consacre le magazine Diplomatie en 2009 après que La Nouvelle revue géopolitique ait fait la même chose deux ans plus tôt.

On ne change pas une équipe qui gagne dit-on. Surtout quand il n’en existe pas d’autre faut-il ajouter dans ce cas présent… Immanquablement donc, certains articles sembleront opter pour une ré-actualisation facile plutôt qu’un véritable effort de renouvellement de la réflexion ou, simplement, de restructuration des idées, l’efficacité primant en quelque sorte sur la variété. On peut regretter. Reste néanmoins que, outre que l’espace constitue une première pour QI – créée seulement en 2003 –, un choix éditorial qu’il me serait difficile de critiquer, il faut reconnaître à ce numéro plusieurs qualités.

La première et non la moindre est l’adoption comme axe directeur d’une hypothèse simple et stimulante quoique peu révolutionnaire, contenue dans l’intitulé et développée notamment dans l’introduction de Serge Sur : l’espace est le reflet plus ou moins déformé des relations internationales terrestres. « Nouvelle frontière, mais avant tout tournée vers la Terre, et qui par là même cherche ses bornes » peut-on ainsi lire. Le reste de la publication s’inscrit assez naturellement dans cette démarche, invitant ainsi le lecteur, notamment s’il est nouveau sur ce sujet, à embrasser d’un coup un domaine à la fois vaste et complexe.

L’autre intérêt de ce dossier, en dehors même des articles de fond sur lesquels je ne m’attarderai que pour dire qu’ils offrent une analyse complète et exhaustive de la situation spatiale internationale, se trouve les encadrés, cartes et graphiques qui dans la tradition de QI permettent d’offrir des compléments bienvenus. Cela est particulièrement utile s’agissant de l’espace où certaines connaissances techniques – je pense par exemple orbitologie et gestion du spectre électromagnétique – sont indispensables. Enfin, parce qu’un retour aux sources est par définition rafraichissant, on appréciera l’opportunité offerte de lire ou de relire Lucien de Samosate et Constantin Tsiolkosvki.

Voir aussi, « La diplomatie spatiale, un enjeu mondial », Le Monde, 25 avril 2014

lundi 19 mai 2014

« Syrie : Chronique d’un soulèvement détourné »

Attention, exceptionnellement, le prochain café stratégique, 35e du nom, aura lieu demain soir, 19h, au Concorde. Nous aurons le plaisir d’écouter débattre en duo Stéphane Mantoux, blogueur allié sur Historicoblog, et Joseph Bahout, qui nous avait déjà fait l’honneur d’accepter une précédente invitation.
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