samedi 29 août 2015

After Apollo?

After Apollo?
John Logdson confirme à travers ce livre son statut d’historien officiel du programme spatial américain. Tout comme John F. Kennedy and the Race to the Moon, l’ouvrage auquel il succède, After Apollo? Richard Nixon and the American Space Program s’inscrit dans un projet de longue haleine visant à retracer l’origine des décisions présidentielles qui ont défini les contours du programme de vol habité américain depuis plus d’un demi-siècle. Mais à la différence du premier qui reste avant tout une mise à jour d’une précédente étude parue en 1970, le nouveau livre est une publication originale, fruit d’une réflexion qui aura attendu toute une carrière académique – dont 38 ans en tant que membre actif de l’Institut de Politique Spatiale de GW et six comme professeur émérite – pour apparaître au grand jour. 

Le résultat n’est pas une énième histoire de l’évolution plus ou moins contrariée de la navette spatiale mais un exposé des décisions qui ont placé la navette spatiale au cœur du programme spatial civil pendant près de quatre décennies. La nuance est d’importance, car si pour le commun des mortels John Kennedy est perçu comme le président ayant eu le plus d’influence sur l’effort spatial des Etats-Unis, Logsdon fait valoir non sans une pointe de provocation que cet honneur doit en réalité revenir à Richard Nixon. Avec le recul que seul permet le passage des années, il note que les décisions prises entre 1969 et 1972 sur l’avenir de la NASA dans la période post-Apollo, y compris mais pas seulement celles liées au développement de la navette spatiale, ont touché bien plus durablement le programme spatial américain que la décision d’aller sur la Lune. En effet, « The decisions made then have defined the U.S. program of human space flight well into the twenty-first century », alors que « John Kennedy’s 1961 decision to go to the moon led to the Apollo program, which lasted only from 1961 to 1975 ».

Ces décisions peuvent être découpées en deux parties qui constituent la trame du livre. La première partie s’intéresse ainsi aux décisions essentiellement négatives qui concernent ce que l’administration Nixon n’était pas désireuse de faire ou en l’occurrence de poursuivre. De fait, il fut rapidement décidé dès avant la fin des missions sur la Lune – dont certaines furent annulées et d’autres risquèrent un moment de l’être – qu’il n’y aurait pas de nouvel et vaste effort de type Apollo visant à entreprendre des missions habitées vers Mars. Pour Nixon, le programme spatial relevait en effet d’une logique domestique et non de politique étrangère et ne devait donc pas s’inscrire dans une démarche spécifique ou autonome comme Kennedy avait habitué la communauté spatiale à le penser, non sans provoquer certains excès. Ce que l’auteur qualifie de « doctrine spatiale Nixon » va avoir deux conséquences durables : 1) désormais, le programme spatial sera évalué à l’aune des activités gouvernementales classiques et ne se verra assigner aucun statut particulier ou prioritaire ; 2) en conséquence, le programme spatial aura à se battre pour obtenir un soutien et un financement fédéral. Dit autrement, « NASA’s days of operating outside of the continuing competition for government resources were over ». Inutile de dire que l’Agence n’a pas bien digéré cette transition dont on ressent aujourd’hui encore les effets. 

La seconde partie couvre la décision de trouver à Apollo un successeur moins ambitieux que ne le furent les missions habitées sur la Lune et décrit comment l’administration en vint à opter pour la navette spatiale sans que lui ne soit pour autant assigner un objectif stratégique précis. Alors que la NASA a essayé de convaincre ses maîtres politiques du bien-fondé de la navette spatiale en arguant d’arguments économiques et techniques – et en association étroite avec le projet de station spatiale qu’elle essayait de promouvoir par ailleurs –, Logsdon note que la décision de Nixon a été prise en fonction du seul contexte politique. In fine, la navette existe par défaut parce que le président était convaincu aussi bien de la nécessité de poursuivre le vol habité comme instrument de prestige et symbole du leadership spatial américain et de laisser le champ ouvert aux utilisations militaires de la navette que de l’impératif qu’il avait à s’emparer des votes des Etats « spatiaux » comme la Californie où l’emploi représentait un enjeu majeur des élections de 1972 à venir. Sur la base de ces indicateurs, le bilan de la navette est mitigé : oui, la navette a participé au prestige national, et oui, la navette a transporté des missions classifiées dont le résultat sur la sécurité nationale n’a pas manqué d’être positif, mais la navette a constitué un « détour » militaire très cher payé et son développement a donné au programme spatial l’apparence d’une machine à créer des emplois.

Le récit que produit Logsdon est particulièrement fascinant au vu de la puissance de la thèse défendue. Dans sa description des événements qui ont marqué la présidence Nixon, l’auteur révèle également nombre d’anecdotes qui rendent la lecture de l’ouvrage d’autant plus appréciable et agréable. Reste qu’After Apollo? a beau afficher un portrait fouillé et rigoureux de la politique spatiale de Nixon, la conclusion à laquelle il aboutit est loin d’être neutre. Pour John Logsdon, s’il y a finalement une chose à retenir, c’est que les problèmes et incertitudes du programme spatial américain actuel trouvent leur origine dans la période de fin de vie d’Apollo et non son commencement. L’obsession extrême des Etats-Unis à l’égard du vol habité n’est pas en soi critiquable selon cette approche ; ce qui l’est en revanche, c’est l’absence de direction à la NASA qui fait partie intégrale de l’héritage spatial de Richard Nixon.







jeudi 6 août 2015

Que lire cet été si vous êtes d’humeur spatiale ?

Si les titres recensés sur ce blog n’ont pas réussi à faire votre bonheur, ces deux best-sellers sans doute plus adaptés à une lecture estivale y réussiront peut-être.

Pour qui s’intéresse de près au spatial, Elon Musk: Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future est certainement l’une des lectures de choix de cet été. Fruit d’une enquête fouillée et de dizaines d’entretiens avec des membres de la famille d’Elon Musk, des associés et des employés, actuels et anciens, ainsi que de longues heures de tête à tête avec le grand homme lui-même, cette première « vraie » biographie publiée le 19 mai dernier chez HarperCollins par le journaliste Ashlee Vance a en effet de quoi séduire. Le livre offre à quiconque s’intéresse aux innovations technologiques, à l’esprit d’entreprenariat de la Sillicon Valley et au prix que la grandeur oblige parfois à payer un portrait remarquable de la personnalité unique de Musk. Ceux que les provocations et multiples sorties de l’entrepreneur d’origine sud-africaine ne font plus sourire depuis longtemps y verront aussi un tableau aussi complet qu’utile de sa conception du monde, même s’ils trouveront certaines parties du livre partielles et contestables. 

Il existe une plaisanterie bien connue de la communauté spatiale : « si vous voulez investir dans le spatial et devenir rapidement millionnaire, la seule chose qu’il vous faut, c’est être milliardaire ». Musk, qui a injecté plus de 100 millions de dollars de sa fortune personnelle dans SpaceX, pourrait très bien être en train de faire mentir le vieil adage. La différence avec ses malheureux prédécesseurs selon son biographe est qu’il « has long wanted the world to know that he’s different from the run-of-the-mill entrepreneur in Sillicon Valley. He wasn’t just sniffing out trends and he wasn’t consumed by the idea of getting rich. He’s been in pursuit of a master plan all along ». A savoir, comme Elon Musk aime à le répéter : s’attaquer à la fois aux énergies renouvelables et au transport spatial. De ce point de vue, « He’s less a CEO chasing riches than a general marshaling troops to secure victory. Where Mark Zuckerberg wants to help you share baby photos, Musk wants to […] save the human race from self-imposed or accidental annihilation. In that sense, Musk comes off much more like Thomas Edison than Howard Hughes. He’s an inventor, celebrity businessman, and industrialist able to take big ideas and turn them into big products ».

Vance présente des arguments convaincants et étayés pour appuyer cette idée. Il peine toutefois à en évaluer le résultat de manière critique, qu’il s’agisse de mesurer l’impact du constructeur Tesla Motors sur l’industrie automobile ou d’appréhender celui de SpaceX sur son propre environnement. Trop fréquemment le lecteur a priori familier ni de l’un ni de l’autre est laissé dans l’incapacité d’en comprendre les multiples enjeux. Un exemple révélateur du point de vue de ce blog suffira à le montrer : quand l’auteur parle de la concurrence à laquelle SpaceX s’est attaqué, un seul acteur apparaît in fine digne de son attention, la Chine, reflétant en cela la pensée de Musk qui se présente comme l’unique espoir de l’Amérique voire du monde face aux ambitions célestes de ce pays. Pour l’auteur, « It would not take much to argue that SpaceX is America’s only hope of competing against China in the next couple of decades ». Rien ou très peu n’est évidemment dit sur l’Europe, malgré le fait que peut-être là plus qu’ailleurs une révolution a été mise en branle répondant, en théorie au moins, point par point aux innovations de la firme californienne, sans même parler de la référence que continue d’être Ariane 5 sur le marché commercial. A croire que même SpaceNews n’est pas assez américain pour être utilisé comme source utile d’information. On lira aussi les critiques ici, ou encore .

L’autre nouveauté susceptible d’intéresser le lecteur durant cette période estivale a été qualifiée de « meilleur techno-thriller » depuis le classique Red Storm Rising de Tom Clancy paru en 1986. Ghost Fleet : A Novel of the Next World War, fruit de la coopération entre P. W. Singer et August Cole – deux experts respectés de la Beltway –, reprend le thème de l’affrontement entre grandes puissances de son illustre prédécesseur mais l’adapte à la nouvelle donne issue de la montée en puissance de la Chine. Cette version XXIe siècle de la Guerre froide a pour principal terrain de conflit non plus l’Atlantique Nord mais le Pacifique, non plus l’Islande mais Hawaï. Sans trop en dire, le livre commence ainsi sur une variante de la Seconde Guerre mondiale avec une attaque chinoise surprise sur Pearl Harbor suivie par une occupation en règle de l’archipel et s’achève avec la libération de celui-ci par les Etats-Unis. Dans la plus pure tradition du genre, l’ouvrage couvre néanmoins dans une forme accessible à tout un chacun un territoire beaucoup plus vaste, aussi bien géographiquement, que politiquement, culturellement, économiquement, militairement et, bien sûr, technologiquement.

Cette dernière caractéristique doit sans conteste énormément aux travaux de Singer qui s’est fait remarquer pour ses réflexions sur les implications actuelles et futures de la technologie, qu’il s’agisse de parler des drones et autres systèmes robots ou de traiter de problématiques cyber. On sait que les meilleurs techno-thrillers se distinguent moins par leurs qualités littéraires que pour leur capacité à décrire aussi précisément et minutieusement que possible la technologie qui fait partie intégrale de l’histoire et donne toute sa crédibilité à l’intrigue. Celui-ci ne fait pas exception. S’il est vrai que les auteurs ne maîtrisent pas tous les aspects psychologiques de leurs personnages, il est difficile de trouver un seul développement technologique récent qui ne soit pas mentionné à un endroit ou à un autre. Preuve en est d’ailleurs donnée à la fin de l’ouvrage, car Ghost Fleet a beau être un roman, il s’accompagne aussi de 374 notes, démontrant comment chaque tendance et/ou technologie figurant dans le récit, y compris la plus exotique, s’inscrit dans le monde réel. L’intitulé lui-même est tiré d’une expression employée par l’USN pour se référer aux navires déclassés qui sont gardés en réserve dans l’éventualité d’un conflit. Comme on l’imagine aisément, ces vieux équipements sont moins avancés technologiquement que leurs descendants plus modernes. Le scénario à la Battlestar Galactica imaginé par les auteurs fait une utilisation judicieuse de ce concept pour illustrer en quoi la nouvelle génération d’armement de l’Amérique est plus puissante que celle qui l’a précédée, mais aussi plus vulnérable à certains types de menaces.

L’espace occupe évidemment une place de choix dans le récit. Cela n’est pas en soi original – j’ai déjà eu l’occasion de parler de cet ouvrage entièrement consacré à la notion de guerre spatiale non sans certains excès –, mais il est rare que l’espace soit traité avec autant d’attention de la part de généralistes même si l’on se souviendra que Clancy lui-même s’était prêté à l’exercice dans son Red Storm Rising. Bien sûr, les auteurs ne peuvent pas s’empêcher de faire dans le spectaculaire à mesure que l’intrigue évolue – allant jusqu’à décrire une scène de piraterie spatiale digne d’un James Bond – et certains points restent obscurs (débris spatiaux, escalade nucléaire notamment). Reste que le fait que Ghost Fleet commence par l’assassinat d’un astronaute américain à bord de la Station Spatiale Internationale n’est pas anodin. Cela est confirmé par la méthode privilégiée par la Chine pour priver les Etats-Unis de leurs yeux et de leurs oreilles, mêlant à la fois attaques antisatellites laser depuis l’espace visant les systèmes de communication et d’observation et attaques cyber contre le système GPS. Le plus intéressant réside dans les implications : les aviateurs américains doivent apprendre à voler sans GPS et les marins doivent s’en remettre une fois encore à la navigation astronomique, compétences que la spatio-dépendance a rendues rares de nos jours…









samedi 16 mai 2015

Handbook of Space Security

Ce livre est fait par la communauté spatiale pour la communauté spatiale. Il souffre donc des mêmes défauts que j’ai déjà enregistrés à d’autres occasions et sur lesquels il est d’autant plus inutile de m’appesantir que la plupart sont assumés puisque Handbook of Space Security (HbSS) se considère d’emblée comme une compilation dite « tertiaire » de sources primaires et secondaires. Ajoutons que ce focus expert à vocation pratique et normative (problem-driven) est une spécialité de l’ESPI à qui Springer WienNewYork a l’habitude de confier ses projets éditoriaux sur le thème spatial comme le prouve la publication des « Yearbook on Space Policy » et autres « Studies in Space Policy ». Dans ces conditions, reconnaissons plutôt, et cela malgré son coût très prohibitif, que l’ouvrage a plusieurs qualités dont la principale est d’abord celle d’exister en proposant pour la première fois une approche analytique globale et cohérente de la notion de « sécurité spatiale » (space security) qui manquait à l’appel.

Ce concept de sécurité spatiale, dont il faut noter qu’il est relativement récent, a permis de sortir du débat stérile entre la militarisation et l’arsenalisation de l’espace pour mieux nous enfermer dans un autre puisque parler de sécurité revient à réduire la politique spatiale à sa seule dimension sécuritaire, aussi large que puisse être le champ d’activités qui lui est attaché. Ceci étant dit, pour prospérer, le spatial a historiquement besoin d’un projet politique qui lui donne du sens et dont il se fait le vecteur. Or, très clairement, la sécurité est aujourd’hui la motivation la plus à même d’établir cette fameuse connexion. Les acteurs spatiaux ne s’y sont pas trompés, eux qui mettent la sécurité spatiale à toutes les sauces, militaire certes, mais aussi environnementale et bien sûr humaine. Comme les auteurs s’en font eux-mêmes à plusieurs reprises l’écho, la notion est de fait controversée et HbSS adresse aussi bien la sécurité dans l’espace que la sécurité sur Terre grâce à l’espace, la vulnérabilité de l’espace vu pour lui-même en tant qu’environnement que la vulnérabilité des satellites en tant qu’outils nécessaires au bon fonctionnement de nos sociétés et de plus en plus indispensables pour assurer la sécurité et la défense de celles-ci.

Cette grande variété de définitions qui fait que la sécurité spatiale parle souvent de tout et de rien n’est pas perçue comme un problème en soi, mais bien au contraire comme une richesse qu’il s’agit d’exploiter. Ce handbook – pour reprendre ce terme qui n’a pas vraiment d’équivalent éditorial en France, renvoyant à la fois à un manuel et à un dictionnaire encyclopédique – est ainsi structuré autour de quatre grandes parties qui, mises bout à bout, finissent par définir en quelque sorte les limites du domaine de la sécurité spatiale, qu’elles soient politiques, technologiques, opérationnelles ou programmatiques. L’objectif explicite derrière cette organisation est de montrer dans quelle mesure la politique spatiale de telle ou telle puissance spatiale se structure autour d’une approche distincte de la sécurité spatiale. Cela est rendu manifeste par l’immense effort que les éditeurs ont déployé depuis 2011 pour rassembler des auteurs provenant du monde entier. Pas moins de 25 pays sont représentés parmi les 100 contributeurs que compte ce HbSS, soit 56 articles qui, étalés sur 1048 pages, s’essayent à épuiser le sujet.

Le résultat n’est pas toujours heureux. Sans parler de la forme qui peut à l’occasion évoquer les slides et bullet points d’une présentation power point, nombreux sont en effet les auteurs à s’en tenir à une lecture purement descriptive du spatial de leur pays quand elle n’est pas redondante ou qu’elle fonctionne en vase-clos en privilégiant des sources exclusivement spatiales. Le cas de la Chine est révélateur puisque pour parler de sécurité spatiale et donc entrer dans le vif du sujet la tâche est finalement confiée à un Américain, ce qui en soit ne pose pas de problème, mais n’argumente pas en faveur de l’internationalisation. Ceci explique aussi pourquoi à mon sens le projet lui-même est un échec : les aspects théoriques qui sont traités dans la première partie sont très américano-centrés (théorie du space power, space deterrence, arms control, etc.) et on reste en conséquent dans une analyse très américaine de la space security dans laquelle les définitions proposées sont toutes convergentes. C’est dommage puisqu’à l’évidence certains éléments à l’œuvre par exemple en Europe ou encore au Japon montrent qu’une compréhension alternative peut effectivement exister. On est davantage convaincu paradoxalement par les deux dernières partie qui s’en tiennent à un récapitulatif des différents programmes spatiaux militaires (ROIM, ROEM, satcom, SSA, etc.)  et civils (lanceurs, satellites, etc.) des grandes puissances et s’avèrent non seulement très complètes mais aussi très utiles.

HbSS apparaît dès lors pour ce qu’il est, un prétexte pour parler de spatial de manière la plus exhaustive qui soit. Et de fait, même si la lecture s’avère biaisée et l’effort d’internationalisation un brin futile, il faut reconnaître que la sécurité spatiale est une notion intéressante pour débuter en ce qu’elle offre une clé de lecture efficace des politiques spatiales aujourd’hui. Ajoutons que cet ouvrage contient pratiquement tout ce que la Terre a d’experts sur le sujet (Everett Dolman y fait même une apparition remarquée) et nous pourrons conclure que de ce point de vue au moins l’exercice est une réussite. 












mercredi 8 avril 2015

Des espions et des navettes : une histoire secrète

Les cendres de Spoutnik avaient à peine fini de brûler dans l’atmosphère que les Etats-Unis, s’appuyant il est vrai sur des structures en partie préexistantes (la NACA par exemple), s’étaient déjà donnés pas moins de deux programmes spatiaux pour répondre aux deux grands défis qui s’annonçaient : 1) recueillir du renseignement d’origine spatiale pour surveiller les Soviétiques et leurs alliés et surtout faire fonctionner le rapport de force nucléaire à venir, et 2) rétablir le prestige sérieusement diminué des Etats-Unis sur la scène internationale. A la NASA la charge d’accomplir le second en prenant en particulier sous sa responsabilité les activités civiles tournées vers la défense du prestige national (typiquement le vol habité). Au Pentagone et notamment à l’USAF celle de concevoir toute une série de plateformes et d’applications spécialisées utilisables aussi bien à des fins militaires qu’à des fins plus générales orientées vers la sécurité nationale. Cas hybride, le NRO émergeait à l’interstice, sous la forme d’une sorte de troisième programme spatial à la fois militaire et civil, chargé d’exploiter dans le plus grand secret les capacités américaines les plus avancées en matière d’observation.

Cette division du travail, bien entendu artificielle, était alors que trop nécessaire pour des dirigeants américains continuellement obsédés par la crainte de voir les activités « pacifiques » et purement « scientifiques » de la NASA être mises sur le même plan que les efforts militaires de la nation. Le risque n’était pas seulement de perdre les avantages qu’un programme civil ouvert procurait en termes de prestige, il était aussi d’interférer avec les tentatives d’établissement de la légalité du vol spatial auxquelles l’URSS s’opposait alors dans la continuité du refus exprimé dès 1955 de signer l’accord « Open Skies ». Reste que les dirigeants américains ont eu beau donner à l’agence spatiale américaine un cadre officiel avec des objectifs clairs et précis définis par le National Aeronautics and Space Act de 1958, la vérité est que la NASA s’est bien gardée de s’en tenir à la lettre. Cet ouvrage, paru chez University Press of Florida cette année, démontre ainsi qu’il n’y a jamais eu de programme civil et de programme militaire complètement séparés et distincts l’un de l’autre, et cela pour différentes raisons qu’entreprend d’explorer l’auteur, James David, conservateur au sein du département d’histoire spatiale du célèbre National Air and Space Museum de la Smithsonian Institution à Washington.

Premièrement, la principale raison est que la NASA et la communauté de sécurité nationale ont toujours partagé un intérêt commun pour la technologie spatiale et ont donc régulièrement eu recours aux matériels et aux installations des uns et des autres pour accomplir leurs missions. Deuxièmement, certains programmes civils clés de la NASA avaient des implications suffisamment importantes du point de vue de la sécurité nationale pour exiger leur surveillance attentive voire leur limitation lorsqu’ils empiétaient sur les plates-bandes des programmes classifiés du NRO notamment. La troisième raison a trait au fait que souvent l’expertise et les informations dont avait besoin une communauté pour évaluer et suivre les programmes spatiaux étrangers se trouvaient chez l’autre. Une caractéristique qui peut être étendue au personnel puisque, quatrième et dernière raison, la plupart des dirigeants de la NASA ont été amenés à travailler de près ou de loin avec le Pentagone que ce soit dans le cadre d’une précédente expérience au sein de l’administration ou aux commandes d’un programme particulier lorsqu’ils travaillaient pour l’industrie.

Pas moins de 8 chapitres, organisés de manière chronologique, avec force détails historiques, provenant dans leur majorité de documents déclassifiés ou en voie de déclassification, sont donc consacrés par l’auteur à l’étude de « la relation secrète de la NASA avec le DoD et la CIA », comme l’indique le sous-titre évocateur. L’importance de l’accès aux archives explique pourquoi la guerre froide occupe une place centrale dans cet ouvrage. Le récit, qui commence avec l’année 1958, s’achève de fait au début des années 1990, non pas tant parce que le soutien mutuel que s’apportent ces différentes organisations et la relation de travail qui existe entre elles ont cessé, mais davantage par manque d’informations de qualité. Différents épisodes ont toutefois marqué cette coopération dont la plus ou moins grande intensité a largement suivi l’évolution de la course la Lune, témoignant grosso modo de l’existence d’un avant et d’un après 1969.

Le dualisme dont il a été question plus haut définit ainsi d’autant plus clairement les années fondatrices que le « défi Spoutnik » attend sa réponse. Les liens que la NASA forge alors avec la communauté de sécurité nationale sont très étroits – l’expertise de l’agence spatiale est appréciée et celle-ci a également besoin de renseignements précis sur l’évolution du programme spatial soviétique, informations qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à utiliser le cas échéant pour son bénéfice lors des négociations budgétaires avec le Congrès et la Maison blanche – mais les limites sont aussi nettement tracées. La participation de la NASA en tant qu’héritière de la NACA au programme de reconnaissance aérienne U-2 est révélatrice. Une fois la couverture percée à jour après que l’avion de Gary Power abattu au-dessus de l’URSS en 1960 fut présenté pratiquement intact devant la presse au grand embarras de la NASA, les appels à l’aide de la CIA restèrent en effet sans réponse. Ces restrictions se sont maintenues mais sont devenues beaucoup moins importantes dans la période post-Apollo durant laquelle, la suprématie de l’Amérique ayant été démontrée, la NASA a dû se chercher une nouvelle raison d’être afin de survivre en tant qu’organisation indépendante. Deux exemples passionnants méritent à ce titre d’être mentionnés.

Le premier concerne bien évidemment la navette spatiale, programme symbolique s’il en est, comme nous aurons bientôt l’occasion d’en reparler. La NASA est parvenue à vendre son programme de navette réutilisable sur la base qu’il serait un véhicule à la fois plus économique et plus sûr que les vieilles fusées consommables Atlas, Titan ou Delta pour mettre en orbite les charges utiles gouvernementales. Pour garantir le vaste soutien dont elle avait besoin et montrer un front uni auprès de ses maîtres politiques, elle n’a ainsi pas hésité à intégrer les besoins de la communauté de sécurité nationale – avec l’accord intéressé de celle-ci – dans ses plans originaux au risque d’augmenter drastiquement la complexité et surtout le coût du programme (on sait que la capacité d’emport de la navette avait été étudiée afin d’accommoder les gros satellites du NRO). Elle a opté ce faisant pour le relâchement sinon l’abandon total des principes fondateurs d’ouverture et d’utilisation de l’espace à des fins scientifiques et pacifiques qui étaient les siens : pour la première fois de son existence, la NASA allait assumer ouvertement le fait qu’elle transportait à sa charge des satellites et des expériences classifiés et dissimulait donc de manière routinière certaines informations sensibles auprès du public. Une politique que l’explosion de Challenger en 1986 a remis en cause, sans qu’il soit possible aujourd’hui de mesurer quelle a été l’étendue exacte des dégâts en termes capacitaires pour la communauté de sécurité nationale à l’époque entièrement dépendante de la navette. La NASA de son côté peut très certainement mettre sa survie durant les années 1970 au crédit de la navette, et cela en dépit de l’échec qu’a été ce programme d’un point de vue opérationnel.

Le second exemple est lié au terme « spies » que James David reprend dans son intitulé aux côtés des « shuttles » dont nous venons de parler, le lien étant assuré en quelque sorte par la présence du télescope Hubble sur l’illustration, dont le développement notamment des instruments optiques a largement bénéficié des recherches militaires accomplis sur les satellites de reconnaissance. L’intérêt croissant de la NASA dès les années 1960 pour des activités plus utilitaires, en sus du noyau plus visionnaire et romantique de l’espace habité, présentait à la fois un potentiel énorme en termes de retombées socio-économiques dans le champ civil et des implications tout aussi massives du point de vue de la sécurité nationale. Pour la communauté de renseignement, le danger était double : politique, tout d’abord, avec le risque que l’URSS ne trouve là un prétexte pour relancer la campagne internationale visant à restreindre l’utilisation de l’espace à des fins d’observation ; technologique, ensuite, avec la possibilité que les programmes ouverts et publics de la NASA ne révèlent l’étendue des capacités américaines dans le domaine et permettent à certaines nations d’améliorer leur niveau technologique voire les aident à développer des contre-mesures. Au cœur de la controverse, il y a bien sûr le programme civil d’observation de la Terre Landsat qui, dès le début, suscite les passions de la communauté de sécurité nationale, qu’il s’agisse de la CIA ou du DoD, pour qui les informations recueillies constituent une source régulière de renseignement, utile notamment lors des relevés de productions agricoles dans le monde ou pour la création de cartes géographiques, ou du NRO, qui s’inquiète de voir la NASA empiéter sur ses plates-bandes.

En somme donc, un ouvrage passionnant qui nous livre un compte-rendu bien renseigné et bien documenté des interactions secrètes entre les différentes entités qui peuplent les programmes spatiaux civils et militaires des Etats-Unis. Sans doute aurait-on aimé y trouver aussi un portrait actualisé de l’état des relations entre la NASA et le DoD/CIA car, à l’exception d’un paragraphe de conclusion mêlant le X-37 au futur du programme DMSP, rien ou presque n’en est dit. Mais « un bon juge doit apprécier la valeur d’un écrit d’après ce qu’il contient et non d’après ce qui ne s’y trouve pas » disait déjà Polybe. Or, du seul point de vue historiographique, Spies and Shuttle est une réussite qui vient combler une lacune majeure en mettant ainsi en lumière une relation qui du fait de sa nature classifiée était restée largement cachée.

Le principal problème auquel se heurte le livre concerne finalement le test du « so what? ». Les enjeux, pourtant importants si nous en jugeons la facilité avec laquelle les Américains ont fini par intégrer la fiction de la séparation entre les programmes civil et militaire, sont absents ou en tout cas mal posés. Comme beaucoup d’historiens et surtout d’historiens de l’espace, l’auteur peine en effet à problématiser sa recherche au-delà du strict débat historiographique et à sortir d’un cadre finalement très descriptif. Il se contente ainsi de poser le constat et n’essaie pas d’enregistrer toutes les implications. On rappellera pourtant que cette tendance outre-Atlantique consistant à penser que chaque programme évolue en vase clos, de manière distincte de son voisin dont les activités sont séparées des siennes par des frontières d’autant plus étanches qu’elles sont perçues comme étant naturelles et allant de soi, n’est pas sans conséquence. En témoigne le raisonnement qui l’accompagne très souvent selon lequel l’hégémonie actuelle des Etats-Unis dans l’espace – et dans le monde – est une chose d’autant plus désirable qu’elle résulte moins d’un grand dessein que d’un accident auquel aurait conduit une série d’actions désordonnées et sans rapport les unes avec les autres. Il n’est d’ailleurs pas inhabituelle d’entendre le programme spatial américain être critiqué pour l’apparente incohérence avec lequel il poursuit chacune de ses activités, non sur la base d’une stratégie nationale concertée – quelle qu’elle puisse être –, mais en fonction de logiques et de mérites propres. Sans doute cela mériterait-il d’être intégré à la réflexion.






mardi 31 mars 2015

Europe : la route vers l’autonomie spatiale

Voilà un ouvrage qui arrive à point nommé à l’heure où l’Europe spatiale réfléchit à son avenir et doit résister aux assauts renouvelés de l’Amérique (SpaceX, acteurs des GAFA notamment), tout en se préparant à la concurrence grandissante des émergents (Chine, Inde). L’autonomie, concept extrêmement à la mode il est vrai, retient dans le contexte spatial, plus peut-être que dans tout autre domaine, une validité certaine issue de plus d’un demi-siècle d’histoire fait de crises et de reconquêtes diverses, d’épreuves et de défis. Authentique cri de ralliement, la notion n’en est pas moins difficile à cerner d’un point de vue opérationnel. Ceci explique pourquoi le débat contemporain sur la terminologie exacte à adopter entre indépendance, non-dépendance et autonomie reste encore vif. D’autant que la question tend à se déplacer vers celle de savoir où situer le curseur : doit-on se contenter de rechercher une espèce d’autonomie fondée a minima sur la capacité d’accès autonome à l’espace comme la tradition l’exige, ou faut-il aussi partir du principe que pour être une puissance spatiale digne de ce nom l’Europe doit étendre la notion de contrôle de la dépendance stratégique aux autres secteurs situés plus en aval. Et doit-on viser une autonomie au niveau des systèmes seulement ou essayer d’en appliquer la logique jusqu’au niveau des sous-systèmes ? En effet, l’enjeu spatial pour les Européens n’est-il pas aujourd’hui autant le lancement que la mission et la continuité de service elles-mêmes, c’est-à-dire en somme la faculté de librement élaborer, développer, construire, lancer, utiliser et exploiter les systèmes spatiaux sans interférence de la part de quiconque et conformément à la compréhension que nous avons de nos intérêts et de nos devoirs ?

Mais encore faut-il s’accorder sur ce à quoi correspondent précisément ces derniers, alors que l’Europe balance entre promotion de l’unité (dans un cadre européen) et maintien de la diversité (dans un cadre national). Telle est sans doute la raison pour laquelle les auteurs de ce livre, quoique sans être toujours très clairs sur le cheminement logique de leurs pensées, parlent ici autant de « l’Europe spatiale » (intergouvernementale) des organisations spécialisées que de « l’Europe politique » (communautaire) de l’UE, l’état inachevé de la seconde – plus que l’intérêt dont elle témoigne envers le spatial au risque d’en compliquer la gouvernance en multipliant le nombre d’acteurs – expliquant alors en quelque sorte les limites de la première. La difficulté à formuler une définition rigoureuse de l’autonomie dans un cadre collectif européen aurait ainsi pour origine l’absence d’un véritable projet politique sur la base duquel il serait possible d’élaborer des objectifs et des besoins clairement définis et donc d’entretenir les outils précis participant à leur concrétisation. Car en effet, comme cela est indiqué à plusieurs reprises dans cet ouvrage, l’Europe ne peut pas tout faire et doit donc choisir parmi les activités du leader et de ses concurrents celles dont elle a besoin et celles dont elle peut se passer, celles qu’elle est capable d’émuler et celles qui demeurent hors de sa portée. Alors qu’aux Etats-Unis la réflexion stratégique spatiale se concentre très largement sur comment transformer des besoins (y compris de défense et de sécurité nationale) en capacités dans le cadre d’une space power theory plus ou moins bien délimitée, l’effort aussi bien pratique que conceptuel en Europe est par nécessité beaucoup plus dispersé et improvisé. European Autonomy in Space ne fait pas exception. Surtout qu’il s’avère en définitive davantage un reflet du débat susmentionné sur le plus ou moins grand degré d’autonomie qu’il faut pour l’Europe – débat qu’il vient alimenter de façon fort réussie – plutôt qu’une tentative de dépassement qui aurait pourtant été bienvenue mais qui reste encore à formuler.

Publié par Springer sous la direction de Cenan Al-Ekabi, l’ouvrage fait suite à un colloque organisé par l’ESPI en 2011. En dépit d’un deuxième chapitre exploratoire assez bien pensé et structuré, l’effort de théorisation est limité, la plupart des auteurs préférant adopter une démarche historique fondée sur des exemples concrets parfois tirés de leurs propres expériences au risque d’emprunter des sentiers rebattus. Le chapitre 1 qui semble faire office d’introduction est très révélateur de ce point de vue. On est en effet étonné de n’y trouver aucune réelle explicitation des termes du sujet. On cherchera aussi en vain une annonce de plan de l’ouvrage – que l’éditeur a divisé sans totalement convaincre en deux parties « European autonomy and policy » et « European autonomy and space » – avec présentation des chapitres et des auteurs à venir. Cela est malheureux car le travail de contextualisation qui est préféré à la place à travers les exemples d’Ariane, de Copernicus pour l’observation et de Galileo pour la navigation, pour être intéressant en lui-même, s’avère peu utile au regard des nombreux échos et des répétitions qu’il éveillera dans le reste du livre. Certes, comme cela est souvent le cas avec un ouvrage collectif, la qualité est mélangée : cela est d’autant plus vrai que les auteurs sont aussi bien des universitaires que des experts et des acteurs. On regrettera aussi que tous les auteurs n’aient pas joué le jeu et actualisé un minimum leurs contributions alors que quatre années particulièrement riches en événements spatiaux séparent cette publication du colloque déjà cité. Mais cela au moins était attendu et du reste la synthèse est malgré tout dans l’ensemble de très belle facture avec des témoignages intéressants de la part de praticiens comme par exemple, pour n’en citer que deux, Roger-Maurice Bonnet pour le programme scientifique de l’ESA et Jean-Jacques Tortora pour les technologies critiques. Les comparaisons avec d’autres politiques sectorielles comme la PAC, le commerce ou l’énergie, en soi inhabituelles, sont également stimulantes. Le plus gênant demeure à mon sens la faiblesse conceptuelle de l’ensemble et le manque de réflexivité.

Consciemment ou non, l’autonomie est en effet ici principalement limitée à sa composante instrumentale. Il s’agit de l’autonomie à laquelle il est fait référence lorsque, par exemple, Bruxelles justifie Galileo sur la base du danger que représente un monopole américain dans le domaine de la navigation. Cette approche n’est pas incompatible avec la notion de leash-slipping dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité lorsqu’un Etat revendique une plus grand autonomie non parce qu’il se sent menacé mais parce qu’il cherche à se prémunir des possibles caprices d’un hégémon et veut obtenir plus d’influence. S’il n’y a pas de définition exacte pour l’autonomie, c’est donc en quelque sorte car il n’y en a pas besoin : elle s’applique à des domaines de souveraineté qu’on reconnaît quand on les croise. L’autre dimension de l’autonomie est de nature plus expressive et se révèle plus difficile à cerner car indissociable de la première. Comme le montrent en creux quelques chapitres de l’ouvrage, son objectif porte à la fois sur la compréhension que l’on a de soi-même (respect de l’estime de soi et maintien du statut) et les mesures qu’il convient d’adopter pour assurer sa propre pérennité (contrôle de sa destinée et maintien de son identité). C’est ainsi que Galileo est basé, si nous en croyons le très britannique The Economist, non sur des fondations rationnelles (comprendre matérielles) mais sur des « vanités nationales ». Tel est encore le raisonnement que l’historien a en tête lorsqu’il parle d’Euro-Gaullisme pour caractériser (sans pour autant le réduire à cela) l’effort spatial européen, alors que celui-ci s’est longtemps identifié au projet de « troisième puissance spatiale ». Il est dommage que cette seconde composante ne soit pas explorée explicitement tant elle paraît cruciale pour comprendre le projet spatial européen et notamment la renonciation (sous condition) de l’autonomie au niveau de l’acteur national au profit de l’autonomie européenne au niveau international. Cela aurait peut-être permis de définir plus rigoureusement cette notion si répandue parmi la communauté spatiale pour justifier de la pertinence de tel ou tel programme.









jeudi 29 janvier 2015

Comment et pourquoi l’espace a fait l’Amérique

On le sait la géopolitique est à la mode. Il en est question dès qu’on parle d’actualité internationale. L’espace ne fait pas exception. L’école matérialiste a trouvé dans Everett Dolman un chef de file aussi talentueux que controversé. Traitant de la géopolitique de l’espace d’un point de vue classique, son Astropolitik souligne le rôle des facteurs de la géographie physique sur le contrôle de la région céleste. Car, pour reprendre Dolman, « Who controls low-Earth orbit controls near-Earth space. Who controls near-Earth space dominates Terra. Who dominates Terra determines the destiny of humankind ». Lui fait face un courant d’orientation plus critique établi essentiellement à partir des analyses de Gearóid Ó Tuathail. Prélude à une littérature abondante et largement transdisciplinaire, les travaux pionniers de Fraser MacDonald et Daniel Sage se sont essayés à produire une « anti-Astropolitik » (comme il existe une anti-géopolitique) à même de dénoncer les théorisations d’un Dolman voire d’un Gray écrivant, comme Mackinder avant eux, pour leur empire, et de déconstruire les discours par trop familiers de légitimation de la conquête unilatérale de l’espace par les Etats-Unis. Cet ouvrage, paru en 2014 chez Ashgate, poursuit sur la lancée.

Daniel Sage, géographe de formation, diplômé de l’université d’Aberystwyth, se réfère pour cela à ce qu’il aime à qualifier de « cosmic sublime ». Comment en effet ne pas prendre au sérieux les expériences transcendantales qui relient le cosmos à une série de pensées et de pratiques, romantiques, extravagantes, absurdes, souvent porteuses d’espoir, mais parfois aussi d’ennui, comme le font les tableaux de la Hudson River School avec leurs paysages américains grands et ouverts et leurs formes impressionnantes ? Pour l’auteur, il y a là matière importante à réflexion étant donné la façon avec laquelle une nation en particulier s’est construite et a appréhendé sa relation avec l’espace : les Etats-Unis. L’Amérique constitue aux yeux de l’auteur l’incarnation par excellence de « l’Etat transcendantal ». Nous chercherions en vain une définition rigoureuse de ce concept taillé sur mesure pour traduire l’expérience américaine de la conquête de l’espace et plus spécifiquement la manière avec laquelle la puissance géopolitique des Etats-Unis s’est projetée dans l’exploration (habitée) de l’espace et a été légitimée et transformée en retour. Le terme se veut donc avant tout une métaphore permettant de mettre en lumière le processus deleuzo-guattarien de déterritorialisation et de reterritorialisation à l’œuvre à travers l’appropriation américaine du cosmos. Reste à savoir ce que cette notion de transcendance peut apporter sur le plan de l’interprétation. Comment a-t-elle été mobilisée par les Etats-Unis avant et après Spoutnik, comment s’est-elle maintenue, comment s’est-elle adaptée ? Comment, pour dire les choses autrement, l’espace s’est-il associé à ce point avec l’identité américaine jusqu’à devenir partie intégrante de ce que l’Amérique était, est et pourrait encore devenir ?

Vaste programme que Daniel Sage s’est proposé de développer à travers neuf chapitres vus comme autant d’occasion d’explorer les différentes voies empruntées par l’Etat transcendantal américain : observer son assemblage progressif à partir de briques nationalistes/exceptionnalistes connues, tester la résistance de l’édifice sur lequel il repose et constater son adaptation continue. Cinq thèmes majeurs émergent : 1) séculaire – à travers des musées comme le National Air and Space Museum de Washington ou des parcs à thème comme le Kennedy Space Center, 2) sublime – qu’il s’agisse d’illustrations astronomiques inspirées du luminisme américain grâce au génie intertextuel de Chesley Bonestell, de photos de nébuleuses éloignées prises par Hubble, ou des missions Apollo sur la Lune qui ont opéré la transition entre la géopolitique populaire et la géopolitique pratique quitte pour cela à amener la transcendance dans une autre dimension plus cosmopolite ou globaliste comme avec Apollo 8, 3) profane – le patriarcat messianico-technocratique à l’œuvre à la NASA ou les tragédies d’Apollo 1 à Challenger, 4) technologique – les lignes de production de fusées, le fameux O-ring de la navette, et 5) révolutionnaire – avec les femmes astronautes, le programme post-Apollo, la fin de l’âge d’or et l’émergence d’un « ennui », moins une hostilité qu’une banalisation plus à même qu’aucun autre facteur à résister à l’Etat transcendantal en remettant en cause sa structure même.

Vous l’aurez compris, How Outer Space Made America, comme souvent lorsqu’il s’agit d’études dites critiques, est moins à étudier qu’à méditer. La place centrale prise par le vol habité dans l’édification de l’Etat transcendantal américain pourrait par exemple suggérer quelques réflexions stimulantes dans le contexte du débat actuel sur les objectifs de la politique spatiale. Si de fait l’exploration spatiale ne doit pas et ne peut pas se justifier pour elle-même, comme l’a souligné la commission Augustine mise en place par le président Obama en 2009, alors la question du « pourquoi » est ouverte et la résistance de l’Etat transcendantal mise à rude épreuve. Le développement d’un nouveau programme de lanceur lourd et, comme le montre brièvement Sage, le recours accru à un secteur privé 2.0 aux accents messianico-technocratiques marqués, de même que la rhétorique transcendantale utilisée par Elon Musk laissent à l’inverse penser que l’Etat transcendantal a encore de beaux jours devant lui. Les chemins empruntés par l’auteur sont donc connus mais cela ne rend pas l’exercice moins intéressant dans son style. L’ouvrage vient ainsi rejoindre une liste déjà longue de travaux cherchant à construire et diffuser un autre regard (« par le bas ») sur l’espace que celui auquel les « grands récits » nous ont habitués, allant de la sociologie à l’histoire en passant par les Relations internationales.






jeudi 1 janvier 2015

« Merci l’Europe spatiale. Vous avez sauvé 2014… »

Certes, les choses auraient pu être pires, surtout au vu des événements qui se sont déroulés voilà 100 ans, mais 2014 n’aura pas non plus été l’année la plus encourageante de l’histoire récente surtout ici en Europe. Les périls s’accumulent aux frontières du continent sans qu’une réponse ferme et unie des Européens ne paraisse possible. La zone euro est à la traîne de l’économie mondiale. Un peu partout, l’heure semble au repli national alors que l’Union européenne échoue à gagner les cœurs et les esprits. Bref, au moment où plane le spectre du déclin, la tentation est grande de chercher un exemple de « l’Europe qui marche » pour s’y accrocher comme on le ferait d’une bouée de sauvetage. Or ces derniers mois ont montré que le spatial européen pouvait être un porte-drapeau aussi prometteur qu’efficace. Au risque de faire une comparaison audacieuse, toute proportion gardée, tout se passe en effet comme si, à en croire certaines déclarations, l’Europe de l’espace – qui fêtait ses cinquante ans – avait protégé 2014 du désastre anticipé de la même façon que la mission Apollo 8 avait « saved 1968 » et permis de finir une année très éprouvante pour l’Amérique sur une note positive voire triomphante.

On ne compte plus, s’il était besoin de s’en persuader, les références à l’exploit accompli par la sonde Rosetta et son petit atterrisseur Philae – au point d’ailleurs qu’il figure dans la plupart des rétrospectives que chaque fin d’année voit surgir par dizaines. « We are the first to have done that and that will stay forever » avait lancé avec fierté Jean-Jacques Dordain, directeur général de l’Agence spatiale européenne. Le programme Copernicus d’observation de la Terre, anciennement GMES, est enfin en orbite et Sentinel 1 a participé à une autre première mondiale : faire la démonstration d’un système de communication à très haut débit par liens optiques laser. Même Galileo, dont le fiasco de l’été dernier était apparu a posteriori comme une fin logique à la mesure de son histoire tortueuse, est devenu la preuve que les Européens sont capables de rebondir et de faire d’un échec un grand succès d’ingénierie. Alexandre Gerst, de retour sur Terre depuis le 11 novembre, a été remplacé à bord de l’ISS par Samantha Cristoforetti. Avec 15 milliards d’euros de backlogs dont la très attendue Ariane 6, l’ESA peut envisager l’avenir avec sérénité. La ministérielle de Luxembourg, dont l’effort financier exceptionnel consenti par les Etats membres pourra étonner plus d’un dans le contexte contraint actuel, aura démontré que, loin de constituer un pari risqué, investir dans l’espace offre au contraire la perspective d’importants retours sur investissement.

Il s’agit là d’un premier niveau de lecture. Un deuxième est de constater la grande confusion qui règne lorsque, chaque acteur étant désireux de tirer la couverture à soi, il s’efforce de parler au nom de « l’Europe spatiale » sans être très clair sur ce qu’il entend par là. C’est ainsi que l’espace s’est retrouvé plus ou moins consciemment mis à contribution et appelé à la rescousse du projet européen. Mais d’autres le disent ou le diront mieux que moi. Un troisième niveau de lecture, qui est lié au précédent mais s’avère aussi à mon sens plus riche en implications, est que, lanceur de nouvelle génération oblige, ces deux dernières années – et l’organisation de la dernière conférence ministérielle surtout – ont forcé les Européens à se poser enfin les vraies questions sur ce qu’ils voulaient faire dans l’espace et pourquoi ils voulaient le faire. L’interrogation est d’importance et elle dépasse le cadre strictement spatial pour aborder le problème de comment l’Europe se pense en tant que puissance non seulement spatiale mais aussi en tant que puissance tout court, questionnement qui jusque là avait tendance à être surtout français. Tout un programme pour les quinze prochaines années

Bonne année 2015 à toutes et à tous et à bientôt sur de la Terre à la Lune !



Image : ESA/Rosetta/MPS 




jeudi 18 décembre 2014

L’espace des think tanks (décembre 2014)

View of astronaut Shannon Lucid reading a St. Petersburg paper in the Mir space station Base Block.
Cette rubrique, qui en est à sa deuxième édition, se donne pour objectif la présentation de travaux dexpertise issus de think tanks et organisations assimilées (l’échantillon est volontairement large) sur les questions de politique spatiale. La règle de base est de citer parmi l’ensemble des publications dites « Espace » celles qui sont disponibles gratuitement en ligne pour téléchargement.

Au menu du dernier semestre donc, la parution tout d’abord au Smithsonian Institution Scholarly Press d’un ouvrage sur le télescope Hubble au titre qui en dit long : Hubble’s Legacy: Reflections by Those Who Dreamed It, Built It, and Observed the Universe with It, sous la direction des Roger D. Launius et David DeVorkin (août 2014). Toujours prolifique, Roger Launius est également l’auteur d’une monographie remarquée qu’il consacre aux fameux partenariats public-privé très à la mode aujourd’hui. Réalisé sur le modèle du classique The Railroad and the Space Program: An Exploration in Historical Analogy (Bruce Mazlish éd., Cambrige, MIT Press, 1965) qui sert d’ailleurs de cadre de référence à l’une des six études de cas explorées, Historical Analogs for the Stimulation of Space Commerce (juillet 2014) conclut que le vol habité – étude réalisée sur commande de la NASA oblige – n’a d’avenir qu’à travers le développement des activités commerciales et le recours, au moins partiel, aux acteurs privés.

Du côté des revues, on signalera la publication d’un numéro spécial de Penser les ailes françaises dédié à l’espace (mai 2014). L’occasion pour le CESA d’inviter une dizaine d’experts/acteurs à présenter leur avis sur plusieurs thèmes majeurs parmi lesquels la politique spatiale française, l’espace et les relations internationales, l’espace au service des opérations militaires, ainsi que les retombées économiques de l’activité spatiale. Le lecteur curieux ne manquera pas de compléter cette lecture par le visionnage de la demi-journée d’études que la FRS a organisé au lendemain des décisions prises lors de la Conférence Ministérielle de l’ESA, le 12 décembre dernier, sur le thème de la « politique spatiale française à l’horizon 2030 ».

Et s’il n’a pas peur de poursuivre en langue anglaise, il pourra aussi parcourir : 1) la vidéo suivante de la table ronde « Space Security » présidée par Xavier Pasco lors de l’IAC 2014 à Toronto (octobre 2014) en attendant le dossier spécial que lui consacrera bientôt la revue Space Policy ; 2) les études que l’Ifri et l’ESPI ont consacré à la question de la gouvernance de l’espace à travers respectivement l’analyse de la régulation de l’orbite géostationnaire et des fréquences associées dans le contexte particulier de l’UIT (octobre 2014) et sa prise en compte tant théorique que pratique dans un contexte plus général (septembre 2014) ; 3) le dernier rapport du forum Espace de l’OCDE qui est devenu en quelques années une référence incontournable pour qui s’intéresse au « panorama économique du secteur spatial » (octobre 2014 pour la version anglaise, version française à venir) et son complément naturel qui est le rapport SPIT à la fois politique et économique que l’ESPI publie régulièrement et qui fait son retour ce mois-ci après deux ans d’absence (décembre 2014).

Image : NASA






jeudi 11 décembre 2014

Entretien : Où en est-on de l’Europe spatiale ?

Cet entretien a été réalisé par Florent de Saint-Victor du blog Mars Attaque en collaboration avec l’équipe d’Ultima Ratio. Il a été publié simultanément sur les deux plateformes. Merci aux interviewers !

A l’objectif pour l’Europe "d’autonomie dans l’espace", vous préférez celui de "maîtrise de l’espace". En quoi cette distinction permet de donner l’orientation nécessaire pour mener les futurs efforts nécessaires ?

Permettez-moi tout d’abord de rappeler que plusieurs logiques guident l’effort de l’Europe spatiale et l’autonomie n’est pas nécessairement celle qui est la plus souvent mise en avant ou la plus à même de mobiliser. Elle n’est pas non plus la première historiquement puisque c’est à la recherche scientifique que la première agence spatiale européenne, l’ESRO, constituée il y a exactement cinquante ans sur le modèle du CERN, était consacrée. Ce n’est pas un hasard si l’organisation qui lui a succédé en 1975 sous le nom de l’ESA s’est construite autour d’un programme scientifique obligatoire qui est considéré de ce fait comme la colonne vertébrale soutenant tout l’ensemble.

Vous avez toutefois raison de sous-entendre que l’objectif d’autonomie a joué un rôle essentiel dans la construction du spatial en Europe. Ainsi, le succès de la sonde Rosetta ne montre pas seulement que l’Agence spatiale européenne est capable de grandes prouesses en tant que structure dédiée à la coopération scientifique et technologique, il est aussi la preuve que les Européens qui ont beaucoup souffert par le passé des revirements à répétition de la NASA n’ont pas besoin d’aide pour être ambitieux et peuvent, grâce notamment au programme Ariane, explorer seuls l’univers. Aussi « l’autonomie » émerge-t-elle assez naturellement comme le principe politique fondateur sans lequel l’édification d’une politique spatiale digne de ce nom ne serait pas possible.

Mais elle n’en reste pas moins, pour revenir à votre question, un concept négatif défini comme l’absence de contrainte et d’interférence de la part d’Etats alliés ou adversaires. Ce qui, dans un monde où les relations internationales spatiales sont depuis pratiquement l’origine organisées autour de la puissance américaine, permet certes d’identifier les Etats-Unis comme étant historiquement ceux vis-à-vis desquels l’Europe est la plus susceptible d’apparaître en position de dépendance, mais n’offre en retour aucune instruction précise sur la direction à prendre ou les écueils à éviter. La volonté seule a pu suffire lorsque l’enjeu principal était de créer (tout le discours autour de la France puis de l’Europe comme « troisième puissance spatiale » part du refus de laisser cette dépendance dépasser un certain seuil intolérable). Aujourd’hui que l’Europe spatiale existe, le but a toutefois changé : il est maintenant de consolider, de pérenniser et de dynamiser.

Or, faute de pouvoir reproduire l’effort spatial massif et tous azimuts accompli outre-Atlantique et de plus en plus ailleurs, les Européens doivent distinguer, parmi les actions du leader et des coureurs les plus avancés, celles qu’il convient de laisser de côté et celles sur lesquelles il s’agit au contraire de se concentrer. Sauf à accepter à terme la relégation dans une position de déclin irrémédiable, cette démarche ne peut pas se contenter d’initiatives désordonnées. Il faut une synthèse cohérente des enjeux soulevés par la technique spatiale et des priorités que l’Europe spatiale qui est plurielle par définition doit se donner. Tel est le rôle que j’attribue à la « maîtrise de l’espace ».

La maîtrise de l’espace – si l’on suit par exemple les documents de doctrine française – peut être décrite comme le continuum issu de la convergence de quatre facteurs clés, liés aussi bien à la puissance spatiale en tant que telle (capacité de lancement autonome, fabrication du satellite en toute indépendance, et contrôle et protection des différents segments garantissant la sécurité d’utilisation dans la durée), qu’à la notion plus récente de conservation de la liberté d’action consistant à « connaître, comprendre et contrôler ce qui se passe dans l’espace » (surveillance de la situation spatiale). Que l’impasse soit faite sur l’un d’eux et c’est l’édifice entier qui s’écroule. Notion intermédiaire mais positive, la maîtrise de l’espace incarnée dans un programme concret et cohérent apparaît ainsi comme une réponse adaptée aux défis de l’Europe spatiale au XXIe siècle.

Que nous apprend l’étude de cette maîtrise en construction à l’échelle européenne des questions de puissance, notamment de l’articulation Etat-marché, ou coopération-compétition ?  

L’autonomie, pour parler à nouveau d’elle, n’est pas un concept univoque en Europe. Le seuil de tolérance varie d’un pays à l’autre. On sait par exemple l’Allemagne plus pragmatique que la France dans le domaine des lanceurs que cette dernière aime à qualifier « de souveraineté ». Les exemples ne manquent pas : des télécommunications en passant par l’espace militaire et la navigation par satellite. L’endroit où sera placé le curseur diffère aussi selon les époques. Qu’il s’agisse de s’en féliciter ou au contraire de le déplorer, le fait est que le vol habité ne répond pas aujourd’hui en Europe à des considérations d’autonomie et les velléités d’indépendance de Paris dans ce domaine d’activité ont depuis longtemps été oubliées. Cette indifférence, nous le savons, n’est pas partagée par les autres puissances spatiales (Etats-Unis, Chine, Russie) qui font de la capacité à envoyer des hommes dans l’espace une priorité de leur politique spatiale. L’étude de la maîtrise de l’espace se doit donc de refléter, si elle veut être d’une quelconque utilité, aussi bien la spécificité que la pluralité d’une Europe spatiale qui est autant en être qu’en devenir, en acte qu’en puissance. C’est dans ce sens que je prétends que les questions qu’elle suscite sont aussi importantes sinon davantage que les réponses qu’elle apporte. Or, l’étude de ses conditions d’incarnation introduit en effet, comme votre question le laisse supposer, au moins deux problématiques.

Les rôles que doivent respectivement jouer les pouvoirs publics et le marché constituent l’une d’elles. La question du partage des responsabilités de chacun représente en effet une cause importante de tensions. On a bien vu avec le nouveau modèle de gouvernance d’Ariane 6 en quoi celles-ci pouvaient consister. L’accès européen à l’espace qui dépend pour sa survie des succès engrangés sur le marché international ne peut pas se permettre de laisser quiconque entamer sa domination commerciale sans réagir. En 2003, date de la décision d’implantation du Soyouz russe au centre spatial guyanais après 10 ans de coopération quasi-exclusive entre la Russie et les Etats-Unis, comme aujourd’hui avec l’arrivée de SpaceX, il s’agit d’empêcher l’Europe de subir un jeu international dont elle ne maîtriserait plus les règles. Toute la difficulté consiste ici à adapter la politique spatiale à deux dimensions temporelles différentes mais fondamentalement complémentaires : l’une courte qui laisse au privé en tant qu’acteur en prise directe avec le monde commercial le premier rôle dans la détermination des stratégies, l’autre plus lointaine qui redonne à l’Etat le sens de l’initiative et l’enjoint à aider et à guider l’industrie pour préserver l’avenir.

Une seconde problématique est celle posée par le maintien de l’autonomie nationale dans l’ensemble européen. Faut-il plus ou moins d’Europe ? Jusqu’à présent, l’Europe a toujours été considérée comme le moyen de concrétiser une ambition nationale. On le discerne bien à travers ce serpent de mer qu’est la préférence européenne en matière de lancements institutionnels et qu’Ariane 6 va une fois de plus essayer de mettre en place. La « coopération » est davantage envisagée comme un outil que comme une fin en soi et le recours à la « compétition » ne semble pas contradictoire. Ni l’ESA ni ses Etats membres (notamment les plus gros contributeurs) ne s’en sont jamais cachés comme l’illustrent le mode de financement, la pratique du « juste retour » géographique et jusqu’à la structure même de l’organisation divisée entre programme obligatoire et programme facultatif. Néanmoins, si le succès actuel de l’Europe spatiale ainsi que son dynamisme sont le fruit de ce compromis, celui-ci se heurte à l’idée que les Européens doivent évoluer vers toujours plus d’intégration et d’efficacité. En cela, l’intrusion perturbatrice de l’UE dans les relations jusqu’ici exclusives entre l’ESA et les Etats membres est révélatrice de la difficulté à trouver un nouvel équilibre qui satisfasse tout le monde.

Jusqu’à quel point le leadership décrit de la France sur les questions spatiales en Europe est un héritage qui doit s’adapter ?

La première adaptation, je viens de l’évoquer, est l’arrivée de la Commission dans le jeu spatial européen. Pour Paris, ce développement est bienvenu à plus d’un titre. D’un point de vue financier d’abord, cette convergence d’intérêts est heureuse : l’UE qui figure d’ores et déjà parmi les premiers contributeurs de l’ESA (623 millions d’euros en 2014) et ambitionne d’augmenter le poids de sa participation permet d’équilibrer les budgets en faible croissance des agences nationales et de l’ESA. S’agissant des mentalités ensuite, force est de reconnaître que rares jusqu’à présent ont été les nations en Europe à considérer l’espace comme un sujet politique à l’instar de la France. D’où le cachet « franco-français » qui lui souvent apposé. Le rôle donné à l’UE en matière spatiale par le Traité de Lisbonne a le grand mérite dans cette perspective de « politiser » l’espace au niveau européen en lui rendant ses lettres de noblesse stratégiques. La capacité qui est désormais celle de la Commission de s’emparer de dossiers pour les promouvoir sur la scène internationale (code de conduite des activités spatiales) et démarrer de nouveaux projets (les deux programmes amiraux que sont Galileo et Copernicus) offre des opportunités intéressantes dont certaines activités dites « de sécurité » pourraient par exemple essayer de tirer profit (surveillance de l’espace, télécommunications gouvernementales, etc.).

Mais le soutien de la France – de moins en moins unanime il est vrai – n’est pas tout, comme en témoignent les résistances d’un grand nombre d’acteurs européens pour qui l’UE ne s’est pas montrée à la hauteur de ses ambitions et des espoirs qui étaient placés en elle. On peut y voir le signe possible de deux autres changements majeurs auxquels le leadership français – incontesté depuis les années 1970 et le renoncement britannique à occuper un rôle de premier plan en matière d’espace – va devoir s’adapter :

1) L’ascension de l’Allemagne comme principale puissance spatiale européenne à parité avec la France est désormais une chose acquise : chacune des deux totalisent, en 2014, 22% du budget de l’ESA (hors partenaires institutionnels). L’avenir de l’Europe spatiale est donc plus que jamais entre les mains du couple franco-allemand et les résultats de la dernière ministérielle semble indiquer que les deux pays ont conscience de l’importance que joue ce co-leadership sur la stabilité et la sécurité des affaires spatiales européennes.

2) La montée en puissance d’autres pays est, elle aussi, confirmée. L’exemple le plus frappant est celui de la Grande-Bretagne qui, lors de la ministérielle de 2012, avait accepté d’augmenter sa contribution à l’ESA de 25% sur trois ans. Une annonce qui avait d’ailleurs été faite non par le ministre en charge de l’espace mais le chancelier de l’Échiquier sur la base des retours sur investissement attendus ! Il y a donc rééquilibrage autour de partenaires devenant plus égaux entre eux et qui sont porteurs de visions et de méthodes souvent différentes.

Selon le dernier Livre blanc, l’espace est un milieu d’égale importance aux autres milieux plus "traditionnels" : terre, air, mer ou encore cyber. Selon vous, ce statut est-il traduit à son juste niveau aujourd’hui ?

Beaucoup de chemin a en effet été parcouru dans l’utilisation de l’espace dans les opérations. L’espace n’est plus un sujet de controverse comme cela a pu être le cas par le passé lorsque s’opposaient ceux qui soutenaient que « savoir sans pouvoir est inutile » et ceux qui avançaient qu’aucune campagne militaire moderne ne pourrait être conduite sans renseignement de qualité. Je mets ici volontairement l’accent sur l’espace tactico-opératif car c’est finalement lui qui apparaît comme le grand bénéficiaire des efforts décidés par la France dans le domaine du spatial militaire depuis le Livre blanc de 2008 et l’instauration deux ans plus tard du Commandement Interarmées de l’Espace (CIE). La majorité de l’imagerie collectée aujourd’hui sert ainsi à la préparation des missions et à l’emploi des forces, à la constitution des dossiers de ciblage et aux échanges avec les partenaires plutôt qu’au renseignement stratégique. Alors certes, l’heure est aux économies et l’espace a dû comme d’autres faire le deuil de certaines capacités à l’image de l’alerte avancée qui avait été théoriquement décidée en 2008 ! Reste que pas moins de 10 nouveaux satellites à vocation militaire seront lancés dans les prochaines années pour un total de 2,5 milliards d’euros. Bien qu’avec un petit de retard sur le calendrier et des modalités qui restent à définir, Hélios 2 et Syracuse 3 auront bien leur successeur (CSO/Syracuse 4). Et même CERES, pour le renseignement électromagnétique, qui avait été plusieurs fois reportée, est annoncée pour 2020-2021. Cet effort est unique en Europe. Le défi à ce stade reste bien évidemment celui de l’européanisation de l’espace militaire qui a du mal à se concrétiser en dépit de quelques initiatives ponctuelles. Son développement dans le cadre de l’UE suscite par exemple l’espoir pour la surveillance de l’espace (SSA) placée sous perfusion dans l’actuelle LPM. Force est néanmoins de constater que la coopération militaire ne rencontre pas le même succès que la coopération civile dont les questions précédentes ne sont faites l’écho. 




jeudi 20 novembre 2014

L'UIT et l’utilisation de la ressource orbite/spectre au XXIe siècle

L’Union internationale des télécommunications (UIT) en charge notamment de l’attribution des fréquences radioélectriques et des orbites de satellite fait-elle son âge ? 150 ans après la création de ce qui fut d’abord l’Union internationale du télégraphe avant de devenir l’institution spécialisée des Nations Unies pour les technologies de l’information et de la communication, la question ne paraît pas totalement déplacée. Tel semble du moins être l’avis de ce petit ouvrage paru au mois de mai de cette année chez Springer dans la collection (excessivement chère !) Springerbriefs in Space Development dirigée par Joseph Pelton. Car pour son auteur, Audrey L. Allison – juriste en charge de la gestion du spectre chez Boeing et habituée des grandes rencontres internationales de l’Union en tant que membre régulier de la délégation américaine –, la longévité exceptionnelle de l’UIT est certes la preuve d’une grande flexibilité et réactivité mais elle signifie aussi que l’organisation doit sans arrêt faire ses preuves et démontrer qu’elle reste compétente et surtout pertinente face à des besoins en constante évolution et en expansion irrésistible.

La tâche est d’autant moins facile qu’avec le temps l’Union a dû apprendre à vivre avec une source potentielle de contradiction inscrite (depuis 1971) dans son ADN même : sa mission s’agissant des services satellitaires étant à la fois de promouvoir l’accès équitable aux positions orbitales et aux ressources spectrales associées et de garantir leur exploitation rationnelle, efficace et économique. Cette tension – déterminante si l’on en croit Allison – est apparue au corps défendant de l’UIT qui, par tradition, a tendance à se voir comme un forum de discussion neutre où chacune des décisions est prise par consensus sur la base de considérations techniques voire « scientifiques ». Mais lorsque l’Union a intégré dans le giron de ses activités les télécommunications spatiales, elle n’a eu d’autre choix que de prendre en compte les normes et principes alors négociés au sein du COPUOS des NU et confirmés ensuite par le Traité de l’Espace de 1967 qui stipule que l’espace est « l’apanage de l’humanité toute entière ». Deux systèmes régissent ainsi la ressource jumelle orbite/spectre : le système classique du premier occupant (first come, first served) qui par définition privilégie les puissances installées et s’apparente donc à une « coordination entre riches », et celui plus inédit de la planification a priori établie afin de réserver certaines positions à des Etats qui n’ont pas la capacité actuelle d’utiliser les ressources de l’espace.

L’objet du livre est ainsi de décrire comment l’Union s’est efforcée de maintenir un équilibre par nature précaire entre l’objectif d’équité et celui d’efficacité. Or, de ce double point de vue, force est de reconnaître que ces dernières années ont été particulièrement dures pour l’UIT qui est en quelque sorte victime de son succès, soumise qu’elle est désormais au risque grandissant de saturation des orbites et donc de pénurie. En cause, 1) une industrie des télécommunications spatiales très dynamique à la croissance et au développement de laquelle elle a grandement contribué, et 2) des sollicitations de plus en plus nombreuses et pressées de la part de nouveaux pays cherchant à accéder à leur tour à ces ressources stratégiques disponibles seulement en quantité limitée et par ailleurs vulnérables aux interférences. Particulièrement symptomatique selon Audrey Allison est la prolifération des « satellites de papier », terme utilisé pour qualifier la pratique endémique consistant à réserver des positions sans véritablement avoir l’intention de les utiliser, que ce soit par peur de manquer de place, pour maximiser ces chances de s’en voir attribué au moins une, gêner la concurrence et/ou pour des raisons spéculatives. Aussi consacre-t-elle le restant de l’ouvrage à sa résolution progressive, incrémentale et souvent indirecte des années 1990 à la dernière Conférence mondiale des radiocommunications de 2012.

La thèse d’une UIT mutante ou caméléon s’adaptant avec succès aux besoins croissants d’utilisateurs de plus en plus variés n’est pas particulièrement originale. Elle ne fait en effet que refléter le discours dominant au sein de l’Union. En focalisant sur les aspects techniques, l’auteur – tout comme d’autres ingénieurs ou juristes l’ayant précédés dans cette tâche – ignore plus ou moins volontairement certains obstacles « politiques » sous prétexte qu’ils sont par leur nature même étrangers au sujet qui la préoccupe (Israël/Palestine par exemple). Or, sans aller jusque là, il n’aurait à mon sens pas été totalement inapproprié de resituer l’action de l’UIT dans le contexte plus général de la réforme de l’ONU et du Conseil de sécurité. La « tragédie de la dépossession », pour reprendre une expression employée ailleurs pour décrire les revendications des nouveaux entrants, n’est pas propre aux relations internationales terrestres apprend-on. Et pourtant le fait qu’elle continue à être reléguée à l’arrière-plan sous couvert qu’elle n’est pas entièrement pertinente dans le contexte de l’Union relève d’un choix politique qui n’est pas suffisamment pris en compte dans cet ouvrage. L’auteur ne se serait pas permis de gratifier l’organisation de grande réussite dans sa conclusion si cela avait été le cas. Qu’il s’agisse de le déplorer ou de s’en féliciter, l’avenir de l’UIT en tant que manager des ressources spatiales au XXIe siècle est en réalité beaucoup plus ouvert que cela n’est indiqué.

Cette thèse mérite néanmoins d’être connue de ceux pour qui la question est nouvelle et à l’heure où le débat sur le futur de la gouvernance d’internet jette le trouble sur le rôle exact de l’UIT et pousse certains parmi ses plus grands contributeurs à s’interroger sur son utilité. Sans doute n’est-il donc pas superflu de rappeler combien l’Union joue du seul fait de son existence un rôle unique et vital bien que rarement souligné par les médias dans la gestion des ressources mondiales nécessaires au bon fonctionnement des satellites de télécommunication. Originalité ou non, abondance ne nuit pas et ce d’autant que le fil conducteur (équité vs. efficacité) qui est déroulé par l’auteur permet de mettre utilement – quoique malheureusement trop brièvement faute de place et peut-être aussi de manière partiale comme je l’ai dit – en lumière les enjeux des discussions et les positions des différents acteurs lors des dernières grandes rencontres (CMR 2012) et en anticipation des suivantes (PP 2014 qui s’est achevée au début du mois et CMR 2015).