vendredi 27 novembre 2015

Naissance et déclin des frontières du siècle américain

Frontiers for the American Century
Dans ce livre, James Spiller, historien des sciences à l’université d’Etat de New York à Brockport, se prête à un exercice de déconstruction de la notion bien connue de l’exceptionnalisme américain et de reconstruction originale à partir de deux études de cas illustrant chacune une trajectoire particulière du mythe de la frontière dans lequel cette notion a trouvé une de ses incarnations les plus parfaites. En mettant en évidence l’ascension rapide et le lent déclin pendant la Guerre froide des Frontiers for the American Century que sont l’Antarctique et l’espace extra-atmosphérique, cette étude offre une revue détaillée de l’histoire notamment culturelle des Etats-Unis. L’ouvrage met ce faisant en évidence le rôle majeur joué par l’identité pour mobiliser le soutien de l’opinion américaine en faveur de politiques publiques très ambitieuses durant une période de puissance matérielle d’ampleur inégalée jusque là, et perçue en tant que telle par les contemporains, à l’image du « Siècle américain » d’Henry Luce, auquel l’intitulé fait référence.

Pour Spiller, l’article éponyme publié en 1941 dans le magazine Time est en effet fondateur, et cela à deux titres. La première raison est qu’il donne au pays une nouvelle conception de l’exception américaine, en plus de celle inspirée par l’idée de l’Amérique comme Terre promise qui guide sa démarche depuis 1776 notamment face aux querelles et aux ambitions du Vieux Continent. Des décennies après les premières tentatives d’internationalisme et les expériences issues de la grande dépression et du début de la Seconde Guerre mondiale, la notion de « Siècle américain » doit selon son inspirateur mettre en avant l’idée de l’Amérique comme Etat croisé qui cherche non plus à se préserver du monde mais à le transformer à son image. La seconde raison est plus implicite et part du constat qu’aucun projet hégémonique n’est durable sans l’assentiment et le soutien actif des populations qu’il vise à l’étranger mais aussi et surtout au niveau domestique. Pour les contemporains, en particulier après Spoutnik, il apparaît rapidement que la vision offerte par Luce ne pourra devenir réalité que si elle s’appuie sur un discours mobilisateur à même de faire coïncider la réalité de la puissance avec sa perception, autrement dit, une « national identity oriented to internationalism with the power to move Americans ».

Le cosmos et le continent blanc ont accédé au rang de « frontières du Siècle américain » dans ce contexte. Non seulement le motif des frontières de l’espace et de l’Antarctique est gratifiant et politiquement utile face à la compétition émergente avec l’Union soviétique dans les domaines de la science et de la technique, mais il s’avère également politiquement efficace en cela qu’il résonne avec deux versions du mythe de la frontière alors au sommet de leur popularité aux Etats-Unis. 1) L’histoire du progrès national et de la vitalité démocratique racontée par l’historien Frederick Jackson Turner met en effet en avant l’optimisme de l’Amérique d’après-guerre, alors plus que jamais convaincue que l’esprit pionnier qui la caractérise sera gage d’une encore plus grande prospérité et liberté. 2) Il en est de même de l’interprétation privilégiée par le président Theodore Roosevelt qui nourrit l’espoir que le processus de réjuvénation martiale, raciale et sociale sans fin permis par la conquête de la frontière américaine inspirera ses concitoyens et les mobilisera en faveur de projets nationaux grandioses.

Ces deux conceptions servent à la fois de cadre théorique et de fil directeur à l’ouvrage. Quoique leur exploration constitue un apport bienvenu à la littérature déjà bien fournie sur le mythe de la frontière et son utilisation en particulier dans le contexte spatial, là n’est pas l’intérêt premier de Frontiers for the American Century. Ce que Spiller propose n’est pas seulement une étude historique sur les liens étroits unissant culture et science et technologie et programmes publics de R&D, il s’agit plus largement d’une analyse comparative expliquant de manière dynamique comment le « paradigme nationaliste » de la frontière évolue au gré des changements culturels et internationaux.

Le fait de parler de paradigme n’est évidemment pas innocent. Pour l’auteur, qui s’inspire des travaux de Thomas Kuhn, il existe des similarités entre la façon dont les « nationalistes » regardent la nation à laquelle ils appartiennent et la manière avec laquelle les scientifiques traitent les phénomènes naturels. Il y a tout d’abord une phase de « science normale » au cours de laquelle les individus internalisent un certain nombre de lois et tendent à négliger les anomalies susceptibles de les infirmer. Vient ensuite une phase d’ajustement au cours de laquelle de nouvelles hypothèses sont testées et où nous voyons apparaître, si d’aventure celles-ci vont à l’encontre du paradigme existant, un nouveau paradigme qui vient remplacer définitivement l’ancien, en attendant d’être démenti à son tour. Tel a été le cas pour l’espace et l’Antarctique qui, tous les deux, bien que de façon séparée et désaccordée, ont fait l’objet d’une « révolution paradigmatique ». Lorsque l’esprit de conquête qui caractérise la frontière turnerienne (= pour les ressources qu’elle renferme et le progrès socio-économique qu’elle promet) et rooseveltienne (= pour le souffle revigorant qu’elle offre et le renouveau social qu’elle permet) est passé de mode, une nouvelle compréhension culturelle a émergé pour le continent austral centré sur sa préservation face au changement climatique et le rôle d’intendance (stewardship) auquel l’Amérique pouvait plus efficacement prétendre dans sa quête de leadership. Le motif de la frontière s’est montré plus résistant dans le cas du cosmos mais a fini lui aussi par succomber comme en témoigne le malaise qui frappe la NASA et le vol habité en particulier depuis la fin de la Guerre froide. Mais il n’a pour autant disparu, croit savoir l’auteur. Car tant que les Etats-Unis chercheront y compris de manière intermittente à jouer le rôle du shérif, tout est au plus sera-t-il dormant pour citer un ouvrage publié dans les années 1990.

Frontiers for the American Century s’inscrit ainsi à la suite d’un grand nombre de travaux récents d’auteurs anglo-saxons, dont certains ont d’ailleurs déjà été commentés sur ce blog. On trouvera ceci dit l’exercice plus convainquant que chez beaucoup d’entre eux. Le mérite en revient principalement à la décision louable d’arrêter de tourner autour du pot. La distinction plus médiatique que réellement scientifique entre soft et hard power a beau demeurer, on y parle enfin directement de puissance et d’influence et de son indicateur premier qui est la quête du prestige pour lui-même. Comme cela est souvent le cas avec ce type d’écrits, la conclusion arrive toutefois trop tôt et l’on est une fois encore laissé sur notre faim en l’absence d’une analyse couvrant également la période de l’après-Guerre froide au lieu de l’évacuer en quelques paragraphes de conclusion maladroits. Celle-ci demeure donc à ce stade terra incognita et frontière indépassable.




samedi 17 octobre 2015

In Defense of Japan

Cover of In Defense of Japan by Saadia M. Pekkanen and Paul Kallender-Umezu
Au-delà de ses succès bien connus dans les domaines technologiques et scientifiques, le Japon, c’est plus rarement mentionné, est également un acteur de premier plan dans le domaine du spatial militaire. Telle est la révélation à laquelle cet ouvrage écrit en 2010 aboutit au bout d’une argumentation séduisante. Pour les co-auteurs, Saadia M. Pekkanen, professeur de relations internationales à l’université de Washington, et Paul Kallender-Umezu, correspondant à Tokyo du journal d’informations spatiales de référence SpaceNews, la réalité, précisée dès la préface, est que « Japan has the technical wherewithal to be marked as a military space power and now has placed national security as the centerpiece of its space development strategy ». Ceux qui s’en étonneront et demanderont comment cela peut être possible au vue de l’orientation pacifiste voire antimilitariste supposée guider les activités militaires du pays depuis 1945 et notamment son programme spatial pourront lire avec profit les 400 pages du livre. Quoique le traitement de la question puisse paraître trop spécialisé pour captiver le lecteur lambda – la quinzaine de pages d’acronymes pourrait même avoir tendance à provoquer l’inverse –, le style journalistique avec lequel l’ouvrage est rédigé rend la lecture très accessible. On appréciera également l’effort rafraichissant d’analyse qui est accompli : avec une puissance aux ambitions régionales exacerbées de l’autre côté de la mer de Chine orientale et une menace nucléaire encore plus proche dans la péninsule coréenne, la logique stratégique derrière une telle transformation peut sembler évidente, elle ne convainc pourtant pas les auteurs de In Defense of Japan dont la préférence va aux facteurs Innenpolitik, à commencer par l’influence de l’industrie spatiale japonaise.

Les grands groupes industriels japonais – aux premiers rangs desquels se trouvent Mitsubishi, à la fois dans sa filiale lanceur MHI et manufacturière dite Melco – ont selon les auteurs joué un rôle prépondérant dans la transition « from the market to the military ». Confronté à l’absence de perspectives commerciales sur le marché aussi bien intérieur, soumis à la faiblesse de la demande, que sur le marché international, hautement compétitif et dominé par les Européens et les Américains, le complexe industriel aérospatial japonais a en effet à partir des années 1990 exercé une pression constante auprès du gouvernement pour transformer le cadre normatif traditionnel de la politique spatiale japonaise et pousser ses alliés politiques à demander le développement de projets spatiaux militaires susceptibles d’aboutir à d’importants contrats. Comme le notent Pekkanen et Kallender-Umezu, « To be clear, the market was the driver not because of corporate success, but because of corporate setbacks. […] With investments already in the commercial space industry that were not turning a profit, corporations looked to salvage or bolster their bottom lines by pushing their allies in the government to develop military space projects ».

Les contradictions que cette transition a causées, encore patentes aujourd’hui, comme tend à le montrer la remise en cause de la JAXA de plus en plus enfermée dans un rôle de R&T et donc du MEXT, constituent le fil rouge des trois premiers chapitres de l’ouvrage. C’est ainsi que l’adoption en 2008 de la loi fondamentale sur la politique spatiale, qui a entériné une interprétation non agressive plutôt que non militaire de la clause d’utilisation de l’espace à des fins pacifiques, est analysée comme le résultat d’un travail intense de lobbying exercé par un petit nombre d’acteurs clés, publics et privés, dont notamment la fédération des organisations économiques japonaises (Nippon Keidanren). Les quatre autres chapitres s’essayent à dessiner le tableau capacitaire et technologique qui est issu de cette nouvelle donne. Aujourd’hui, en plus de ses capacités de défense antibalistique qu’il développe en commun avec les Etats-Unis, le Japon s’emploie à promouvoir et à déployer tout un ensemble de technologies qu’il juge centrales pour son effort de militarisation de l’espace, incluant aussi bien des lanceurs et des satellites capables de détecter des missiles et d’aider à la navigation, à la communication et au ciblage, que des technologies avancées de rentrées atmosphériques et d’approfondissement de la connaissance de la situation spatiale. Autant d’éléments qui témoignent selon les auteurs à la fois d’une véritable appréciation conceptuelle du potentiel militaire de l’espace et d’une préoccupation grandissante face à la menace de son arsenalisation.

Le grand mérite de l’ouvrage est de rappeler que l’analyse d’une politique étrangère nécessite de tenir compte du contexte international, c’est-à-dire de la structure, mais aussi de saisir les intérêts des différents acteurs nationaux et les relations qui les unissent. Cette approche pose la question du bon équilibre entre facteurs internes et externes propres à tout travail de relations internationales et Pekkanen et Kallender-Umezu cherchent en définitive moins à trancher qu’à apporter une nouvelle pierre à l’édifice. Reste que si les intérêts concrets des industriels ont contribué à influencer les décideurs politiques, c’est bien, comme ils le confessent eux-mêmes, le « choc » au sens presque (néo-)réaliste du terme créé par le survol du Japon par un missile balistique nord-coréen en 1998 et renforcé par le test antisatellite chinois en 2007 qui a provoqué le changement décisif d’orientation de la politique spatiale japonaise. En ce sens, l’analyse est plus réaliste/structurelle d’inspiration que les auteurs ne veulent bien le prétendre dans le chapitre théorique un peu trop rigide qu’ils dressent en introduction. Au-delà du rôle des acteurs domestiques, c’est en réalité davantage le caractère dual des activités spatiales qui est mis en avant dans cet ouvrage.

In fine, malgré une histoire et un parcours distincts, le Japon est bien une puissance spatiale militaire comme les autres. Une conclusion à laquelle In Defense of Japan n’aboutit malheureusement pas explicitement, mais qui ne pourra pas échapper à quiconque jette un œil au reste de la littérature sur le sujet de la « sécurité spatiale ». Ceci dit, le travail réalisé en équipe par Paul Kallender-Umezu, un expert capable d’envisager le spatial dans toute sa complexité et qui a le mérite de reconnaître ses limites comme chercheur, et Saadia Pekkanen, une universitaire qui quoique néophyte dans le domaine devine les enjeux et sait comment les organiser/problématiser autour d’une idée organisationnelle unique, impressionne par sa qualité et son originalité. Entre le renard et le hérisson, il ne faut pas toujours choisir…



samedi 26 septembre 2015

L’aventure spatiale française

Voici une publication qui était attendue. Car si on ne compte plus les ouvrages de passionnés publiés sur le programme spatial français – mouvement que le cinquantenaire du premier vol de Diamant va encore amplifier –, les productions de type universitaire sur le sujet sont, elles, beaucoup plus rares. Il y a bien eu des rencontres entre historiens et témoins dont l’Institut Français d’Histoire de l’Espace (IFHE), créé en 1999, a essayé avec l’aide de l’ESA de pérenniser le résultat à travers plusieurs publications collectives. Reste que ces initiatives quoique précieuses relèvent d’une littérature d’acteurs que le manque de distance critique situe en dehors des standards académiques. De la même manière, l’histoire politique et institutionnelle de l’Europe spatiale a fait l’objet d’un traitement approfondi au niveau de l’ESA sous la direction de John Krige, mais le point de vue adopté est le plus souvent beaucoup plus large. Et si les éditions Beauchesne se sont effectivement fait une spécialité de publier des études nationales, l’ouvrage couvrant la France se fait encore attendre. Contre toute attente, c’est donc à l’éditeur Nouveau Monde que nous devons la première initiative dans ce domaine.

Dans cet ouvrage, tiré de sa thèse soutenue en 2000 sous la direction de Maurice Vaïsse, Philippe Varnoteaux, enseignant en histoire, également vice-président de l’association Histoires d’espace, aborde à travers l’exemple du spatial la question des rapports entre la science, la technologie, la politique, l’économie et les questions militaires pendant une période particulière de repositionnement de la France aussi bien sur la scène européenne qu’internationale. Le récit est politique et technique mais laisse une place non négligeable aux mentalités et aux représentations collectives. Plus important encore, si « l’aventure spatiale française », nous explique l’auteur, est singulière sinon originale, c’est parce qu’elle est avant tout une histoire d’hommes. Comme le préfacier l’écrit, « Le livre de Philippe Varnoteaux raconte comment la France sortit de ce chaos dans le domaine de l’espace, grâce non à un concours de circonstances, mais à quelques hommes qui ont su mener une action intelligente, réaliste et moderne ». La démarche adoptée est chronologique, « de 1945 à la naissance d’Ariane » comme l’indique le sous-titre.

La partie introductive précise l’héritage historique incarné en la personne des spécialistes allemands que la France a recrutés massivement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les premières structures qui sont créées ex nihilo, alors qu’aucune industrie de missiles n’existe en 1945, mais aussi les occasions manquées et les premières initiatives politiques dans le domaine. Ce n’est qu’une fois ce décor planté que l’aventure peut véritablement commencer. Et de fait, pas moins de cinq jalons sont nécessaires pour parachever le processus de maîtrise spatiale et dessiner le paysage évolutif du spatial français : 1) tout d’abord, l’émergence d’un savoir-faire à la française incarné notamment dans la petite Véronique, dont le tir réussi en 1954 signe l’entrée de la France dans le club très fermé des pays possédant des fusées-sondes ; 2) ensuite, le passage ô combien délicat tant sur le plan technique qu’institutionnel et politique de la haute atmosphère à l’espace ; 3) l’apparition d’une politique spatiale digne de ce nom avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle dans laquelle l’historien perçoit un game changer ; 4) l’avènement du Centre National d’Etudes Spatiales qui met un terme à la concurrence franco-française et marque les débuts d’une politique de coopération spatiale élargie à l’Europe et au reste du monde ; et 5) enfin le lancement de Diamant A le 26 novembre 1965 qui fait de la France la troisième puissance spatiale.

L’aventure spatiale française a beau relever d’une démarche universitaire, elle ne se veut pas moins accessible au plus grand nombre, à commencer par la communauté spatiale elle-même à qui elle est explicitement dédiée. Reconnaissons qu’il y a là une contradiction majeure. L’appareil de note, qui fait la plus-value d’un ouvrage, est réduit au minimum avec des références bibliographiques organisées autour de la seule documentation primaire (militaire, scientifique, publique, privée, écrite ou encore orale). La littérature secondaire, plus intéressante pour qui veut poursuivre son exploration critique du sujet, doit malheureusement se contenter de quelques rares mentions, en majorité francophones. Par ailleurs, pour rendre l’étude plus vivante et plus agréable, l’auteur a décidé d’intégrer un certain nombre de témoignages d’acteurs qui étaient absents de l’étude originelle et que viennent systématiquement compléter des éléments biographiques, rejoignant l’idée énoncée plus haut que le programme spatial français s’est formé grâce à la ferveur et à la force de quelques pionniers. La préface signée par le professeur Jacques Blamont, plus que jamais élevé au rang de « père fondateur » du spatial français, donne le ton. Ceci étant dit, il est inutile de bouder son plaisir. On pourra certes trouver le récit un brin descriptif – un travers commun à beaucoup d’historiens qui oublient de théoriser avant de chercher à expliquer –, mais les fondations posées sont de celles sur lesquelles on peut bâtir des empires solides. Un ouvrage utile donc à mettre entre toutes les mains.





samedi 29 août 2015

After Apollo?

After Apollo?
John Logdson confirme à travers ce livre son statut d’historien officiel du programme spatial américain. Tout comme John F. Kennedy and the Race to the Moon, l’ouvrage auquel il succède, After Apollo? Richard Nixon and the American Space Program s’inscrit dans un projet de longue haleine visant à retracer l’origine des décisions présidentielles qui ont défini les contours du programme de vol habité américain depuis plus d’un demi-siècle. Mais à la différence du premier qui reste avant tout une mise à jour d’une précédente étude parue en 1970, le nouveau livre est une publication originale, fruit d’une réflexion qui aura attendu toute une carrière académique – dont 38 ans en tant que membre actif de l’Institut de Politique Spatiale de GW et six comme professeur émérite – pour apparaître au grand jour. 

Le résultat n’est pas une énième histoire de l’évolution plus ou moins contrariée de la navette spatiale mais un exposé des décisions qui ont placé la navette spatiale au cœur du programme spatial civil pendant près de quatre décennies. La nuance est d’importance, car si pour le commun des mortels John Kennedy est perçu comme le président ayant eu le plus d’influence sur l’effort spatial des Etats-Unis, Logsdon fait valoir non sans une pointe de provocation que cet honneur doit en réalité revenir à Richard Nixon. Avec le recul que seul permet le passage des années, il note que les décisions prises entre 1969 et 1972 sur l’avenir de la NASA dans la période post-Apollo, y compris mais pas seulement celles liées au développement de la navette spatiale, ont touché bien plus durablement le programme spatial américain que la décision d’aller sur la Lune. En effet, « The decisions made then have defined the U.S. program of human space flight well into the twenty-first century », alors que « John Kennedy’s 1961 decision to go to the moon led to the Apollo program, which lasted only from 1961 to 1975 ».

Ces décisions peuvent être découpées en deux parties qui constituent la trame du livre. La première partie s’intéresse ainsi aux décisions essentiellement négatives qui concernent ce que l’administration Nixon n’était pas désireuse de faire ou en l’occurrence de poursuivre. De fait, il fut rapidement décidé dès avant la fin des missions sur la Lune – dont certaines furent annulées et d’autres risquèrent un moment de l’être – qu’il n’y aurait pas de nouvel et vaste effort de type Apollo visant à entreprendre des missions habitées vers Mars. Pour Nixon, le programme spatial relevait en effet d’une logique domestique et non de politique étrangère et ne devait donc pas s’inscrire dans une démarche spécifique ou autonome comme Kennedy avait habitué la communauté spatiale à le penser, non sans provoquer certains excès. Ce que l’auteur qualifie de « doctrine spatiale Nixon » va avoir deux conséquences durables : 1) désormais, le programme spatial sera évalué à l’aune des activités gouvernementales classiques et ne se verra assigner aucun statut particulier ou prioritaire ; 2) en conséquence, le programme spatial aura à se battre pour obtenir un soutien et un financement fédéral. Dit autrement, « NASA’s days of operating outside of the continuing competition for government resources were over ». Inutile de dire que l’Agence n’a pas bien digéré cette transition dont on ressent aujourd’hui encore les effets. 

La seconde partie couvre la décision de trouver à Apollo un successeur moins ambitieux que ne le furent les missions habitées sur la Lune et décrit comment l’administration en vint à opter pour la navette spatiale sans que lui ne soit pour autant assigner un objectif stratégique précis. Alors que la NASA a essayé de convaincre ses maîtres politiques du bien-fondé de la navette spatiale en arguant d’arguments économiques et techniques – et en association étroite avec le projet de station spatiale qu’elle essayait de promouvoir par ailleurs –, Logsdon note que la décision de Nixon a été prise en fonction du seul contexte politique. In fine, la navette existe par défaut parce que le président était convaincu aussi bien de la nécessité de poursuivre le vol habité comme instrument de prestige et symbole du leadership spatial américain et de laisser le champ ouvert aux utilisations militaires de la navette que de l’impératif qu’il avait à s’emparer des votes des Etats « spatiaux » comme la Californie où l’emploi représentait un enjeu majeur des élections de 1972 à venir. Sur la base de ces indicateurs, le bilan de la navette est mitigé : oui, la navette a participé au prestige national, et oui, la navette a transporté des missions classifiées dont le résultat sur la sécurité nationale n’a pas manqué d’être positif, mais la navette a constitué un « détour » militaire très cher payé et son développement a donné au programme spatial l’apparence d’une machine à créer des emplois.

Le récit que produit Logsdon est particulièrement fascinant au vu de la puissance de la thèse défendue. Dans sa description des événements qui ont marqué la présidence Nixon, l’auteur révèle également nombre d’anecdotes qui rendent la lecture de l’ouvrage d’autant plus appréciable et agréable. Reste qu’After Apollo? a beau afficher un portrait fouillé et rigoureux de la politique spatiale de Nixon, la conclusion à laquelle il aboutit est loin d’être neutre. Pour John Logsdon, s’il y a finalement une chose à retenir, c’est que les problèmes et incertitudes du programme spatial américain actuel trouvent leur origine dans la période de fin de vie d’Apollo et non son commencement. L’obsession extrême des Etats-Unis à l’égard du vol habité n’est pas en soi critiquable selon cette approche ; ce qui l’est en revanche, c’est l’absence de direction à la NASA qui fait partie intégrale de l’héritage spatial de Richard Nixon.







jeudi 6 août 2015

Que lire cet été si vous êtes d’humeur spatiale ?

Si les titres recensés sur ce blog n’ont pas réussi à faire votre bonheur, ces deux best-sellers sans doute plus adaptés à une lecture estivale y réussiront peut-être.

Pour qui s’intéresse de près au spatial, Elon Musk: Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future est certainement l’une des lectures de choix de cet été. Fruit d’une enquête fouillée et de dizaines d’entretiens avec des membres de la famille d’Elon Musk, des associés et des employés, actuels et anciens, ainsi que de longues heures de tête à tête avec le grand homme lui-même, cette première « vraie » biographie publiée le 19 mai dernier chez HarperCollins par le journaliste Ashlee Vance a en effet de quoi séduire. Le livre offre à quiconque s’intéresse aux innovations technologiques, à l’esprit d’entreprenariat de la Sillicon Valley et au prix que la grandeur oblige parfois à payer un portrait remarquable de la personnalité unique de Musk. Ceux que les provocations et multiples sorties de l’entrepreneur d’origine sud-africaine ne font plus sourire depuis longtemps y verront aussi un tableau aussi complet qu’utile de sa conception du monde, même s’ils trouveront certaines parties du livre partielles et contestables. 

Il existe une plaisanterie bien connue de la communauté spatiale : « si vous voulez investir dans le spatial et devenir rapidement millionnaire, la seule chose qu’il vous faut, c’est être milliardaire ». Musk, qui a injecté plus de 100 millions de dollars de sa fortune personnelle dans SpaceX, pourrait très bien être en train de faire mentir le vieil adage. La différence avec ses malheureux prédécesseurs selon son biographe est qu’il « has long wanted the world to know that he’s different from the run-of-the-mill entrepreneur in Sillicon Valley. He wasn’t just sniffing out trends and he wasn’t consumed by the idea of getting rich. He’s been in pursuit of a master plan all along ». A savoir, comme Elon Musk aime à le répéter : s’attaquer à la fois aux énergies renouvelables et au transport spatial. De ce point de vue, « He’s less a CEO chasing riches than a general marshaling troops to secure victory. Where Mark Zuckerberg wants to help you share baby photos, Musk wants to […] save the human race from self-imposed or accidental annihilation. In that sense, Musk comes off much more like Thomas Edison than Howard Hughes. He’s an inventor, celebrity businessman, and industrialist able to take big ideas and turn them into big products ».

Vance présente des arguments convaincants et étayés pour appuyer cette idée. Il peine toutefois à en évaluer le résultat de manière critique, qu’il s’agisse de mesurer l’impact du constructeur Tesla Motors sur l’industrie automobile ou d’appréhender celui de SpaceX sur son propre environnement. Trop fréquemment le lecteur a priori familier ni de l’un ni de l’autre est laissé dans l’incapacité d’en comprendre les multiples enjeux. Un exemple révélateur du point de vue de ce blog suffira à le montrer : quand l’auteur parle de la concurrence à laquelle SpaceX s’est attaqué, un seul acteur apparaît in fine digne de son attention, la Chine, reflétant en cela la pensée de Musk qui se présente comme l’unique espoir de l’Amérique voire du monde face aux ambitions célestes de ce pays. Pour l’auteur, « It would not take much to argue that SpaceX is America’s only hope of competing against China in the next couple of decades ». Rien ou très peu n’est évidemment dit sur l’Europe, malgré le fait que peut-être là plus qu’ailleurs une révolution a été mise en branle répondant, en théorie au moins, point par point aux innovations de la firme californienne, sans même parler de la référence que continue d’être Ariane 5 sur le marché commercial. A croire que même SpaceNews n’est pas assez américain pour être utilisé comme source utile d’information. On lira aussi les critiques ici, ou encore .

L’autre nouveauté susceptible d’intéresser le lecteur durant cette période estivale a été qualifiée de « meilleur techno-thriller » depuis le classique Red Storm Rising de Tom Clancy paru en 1986. Ghost Fleet : A Novel of the Next World War, fruit de la coopération entre P. W. Singer et August Cole – deux experts respectés de la Beltway –, reprend le thème de l’affrontement entre grandes puissances de son illustre prédécesseur mais l’adapte à la nouvelle donne issue de la montée en puissance de la Chine. Cette version XXIe siècle de la Guerre froide a pour principal terrain de conflit non plus l’Atlantique Nord mais le Pacifique, non plus l’Islande mais Hawaï. Sans trop en dire, le livre commence ainsi sur une variante de la Seconde Guerre mondiale avec une attaque chinoise surprise sur Pearl Harbor suivie par une occupation en règle de l’archipel et s’achève avec la libération de celui-ci par les Etats-Unis. Dans la plus pure tradition du genre, l’ouvrage couvre néanmoins dans une forme accessible à tout un chacun un territoire beaucoup plus vaste, aussi bien géographiquement, que politiquement, culturellement, économiquement, militairement et, bien sûr, technologiquement.

Cette dernière caractéristique doit sans conteste énormément aux travaux de Singer qui s’est fait remarquer pour ses réflexions sur les implications actuelles et futures de la technologie, qu’il s’agisse de parler des drones et autres systèmes robots ou de traiter de problématiques cyber. On sait que les meilleurs techno-thrillers se distinguent moins par leurs qualités littéraires que pour leur capacité à décrire aussi précisément et minutieusement que possible la technologie qui fait partie intégrale de l’histoire et donne toute sa crédibilité à l’intrigue. Celui-ci ne fait pas exception. S’il est vrai que les auteurs ne maîtrisent pas tous les aspects psychologiques de leurs personnages, il est difficile de trouver un seul développement technologique récent qui ne soit pas mentionné à un endroit ou à un autre. Preuve en est d’ailleurs donnée à la fin de l’ouvrage, car Ghost Fleet a beau être un roman, il s’accompagne aussi de 374 notes, démontrant comment chaque tendance et/ou technologie figurant dans le récit, y compris la plus exotique, s’inscrit dans le monde réel. L’intitulé lui-même est tiré d’une expression employée par l’USN pour se référer aux navires déclassés qui sont gardés en réserve dans l’éventualité d’un conflit. Comme on l’imagine aisément, ces vieux équipements sont moins avancés technologiquement que leurs descendants plus modernes. Le scénario à la Battlestar Galactica imaginé par les auteurs fait une utilisation judicieuse de ce concept pour illustrer en quoi la nouvelle génération d’armement de l’Amérique est plus puissante que celle qui l’a précédée, mais aussi plus vulnérable à certains types de menaces.

L’espace occupe évidemment une place de choix dans le récit. Cela n’est pas en soi original – j’ai déjà eu l’occasion de parler de cet ouvrage entièrement consacré à la notion de guerre spatiale non sans certains excès –, mais il est rare que l’espace soit traité avec autant d’attention de la part de généralistes même si l’on se souviendra que Clancy lui-même s’était prêté à l’exercice dans son Red Storm Rising. Bien sûr, les auteurs ne peuvent pas s’empêcher de faire dans le spectaculaire à mesure que l’intrigue évolue – allant jusqu’à décrire une scène de piraterie spatiale digne d’un James Bond – et certains points restent obscurs (débris spatiaux, escalade nucléaire notamment). Reste que le fait que Ghost Fleet commence par l’assassinat d’un astronaute américain à bord de la Station Spatiale Internationale n’est pas anodin. Cela est confirmé par la méthode privilégiée par la Chine pour priver les Etats-Unis de leurs yeux et de leurs oreilles, mêlant à la fois attaques antisatellites laser depuis l’espace visant les systèmes de communication et d’observation et attaques cyber contre le système GPS. Le plus intéressant réside dans les implications : les aviateurs américains doivent apprendre à voler sans GPS et les marins doivent s’en remettre une fois encore à la navigation astronomique, compétences que la spatio-dépendance a rendues rares de nos jours…









samedi 16 mai 2015

Handbook of Space Security

Ce livre est fait par la communauté spatiale pour la communauté spatiale. Il souffre donc des mêmes défauts que j’ai déjà enregistrés à d’autres occasions et sur lesquels il est d’autant plus inutile de m’appesantir que la plupart sont assumés puisque Handbook of Space Security (HbSS) se considère d’emblée comme une compilation dite « tertiaire » de sources primaires et secondaires. Ajoutons que ce focus expert à vocation pratique et normative (problem-driven) est une spécialité de l’ESPI à qui Springer WienNewYork a l’habitude de confier ses projets éditoriaux sur le thème spatial comme le prouve la publication des « Yearbook on Space Policy » et autres « Studies in Space Policy ». Dans ces conditions, reconnaissons plutôt, et cela malgré son coût très prohibitif, que l’ouvrage a plusieurs qualités dont la principale est d’abord celle d’exister en proposant pour la première fois une approche analytique globale et cohérente de la notion de « sécurité spatiale » (space security) qui manquait à l’appel.

Ce concept de sécurité spatiale, dont il faut noter qu’il est relativement récent, a permis de sortir du débat stérile entre la militarisation et l’arsenalisation de l’espace pour mieux nous enfermer dans un autre puisque parler de sécurité revient à réduire la politique spatiale à sa seule dimension sécuritaire, aussi large que puisse être le champ d’activités qui lui est attaché. Ceci étant dit, pour prospérer, le spatial a historiquement besoin d’un projet politique qui lui donne du sens et dont il se fait le vecteur. Or, très clairement, la sécurité est aujourd’hui la motivation la plus à même d’établir cette fameuse connexion. Les acteurs spatiaux ne s’y sont pas trompés, eux qui mettent la sécurité spatiale à toutes les sauces, militaire certes, mais aussi environnementale et bien sûr humaine. Comme les auteurs s’en font eux-mêmes à plusieurs reprises l’écho, la notion est de fait controversée et HbSS adresse aussi bien la sécurité dans l’espace que la sécurité sur Terre grâce à l’espace, la vulnérabilité de l’espace vu pour lui-même en tant qu’environnement que la vulnérabilité des satellites en tant qu’outils nécessaires au bon fonctionnement de nos sociétés et de plus en plus indispensables pour assurer la sécurité et la défense de celles-ci.

Cette grande variété de définitions qui fait que la sécurité spatiale parle souvent de tout et de rien n’est pas perçue comme un problème en soi, mais bien au contraire comme une richesse qu’il s’agit d’exploiter. Ce handbook – pour reprendre ce terme qui n’a pas vraiment d’équivalent éditorial en France, renvoyant à la fois à un manuel et à un dictionnaire encyclopédique – est ainsi structuré autour de quatre grandes parties qui, mises bout à bout, finissent par définir en quelque sorte les limites du domaine de la sécurité spatiale, qu’elles soient politiques, technologiques, opérationnelles ou programmatiques. L’objectif explicite derrière cette organisation est de montrer dans quelle mesure la politique spatiale de telle ou telle puissance spatiale se structure autour d’une approche distincte de la sécurité spatiale. Cela est rendu manifeste par l’immense effort que les éditeurs ont déployé depuis 2011 pour rassembler des auteurs provenant du monde entier. Pas moins de 25 pays sont représentés parmi les 100 contributeurs que compte ce HbSS, soit 56 articles qui, étalés sur 1048 pages, s’essayent à épuiser le sujet.

Le résultat n’est pas toujours heureux. Sans parler de la forme qui peut à l’occasion évoquer les slides et bullet points d’une présentation power point, nombreux sont en effet les auteurs à s’en tenir à une lecture purement descriptive du spatial de leur pays quand elle n’est pas redondante ou qu’elle fonctionne en vase-clos en privilégiant des sources exclusivement spatiales. Le cas de la Chine est révélateur puisque pour parler de sécurité spatiale et donc entrer dans le vif du sujet la tâche est finalement confiée à un Américain, ce qui en soit ne pose pas de problème, mais n’argumente pas en faveur de l’internationalisation. Ceci explique aussi pourquoi à mon sens le projet lui-même est un échec : les aspects théoriques qui sont traités dans la première partie sont très américano-centrés (théorie du space power, space deterrence, arms control, etc.) et on reste en conséquent dans une analyse très américaine de la space security dans laquelle les définitions proposées sont toutes convergentes. C’est dommage puisqu’à l’évidence certains éléments à l’œuvre par exemple en Europe ou encore au Japon montrent qu’une compréhension alternative peut effectivement exister. On est davantage convaincu paradoxalement par les deux dernières partie qui s’en tiennent à un récapitulatif des différents programmes spatiaux militaires (ROIM, ROEM, satcom, SSA, etc.)  et civils (lanceurs, satellites, etc.) des grandes puissances et s’avèrent non seulement très complètes mais aussi très utiles.

HbSS apparaît dès lors pour ce qu’il est, un prétexte pour parler de spatial de manière la plus exhaustive qui soit. Et de fait, même si la lecture s’avère biaisée et l’effort d’internationalisation un brin futile, il faut reconnaître que la sécurité spatiale est une notion intéressante pour débuter en ce qu’elle offre une clé de lecture efficace des politiques spatiales aujourd’hui. Ajoutons que cet ouvrage contient pratiquement tout ce que la Terre a d’experts sur le sujet (Everett Dolman y fait même une apparition remarquée) et nous pourrons conclure que de ce point de vue au moins l’exercice est une réussite. 












mercredi 8 avril 2015

Des espions et des navettes : une histoire secrète

Les cendres de Spoutnik avaient à peine fini de brûler dans l’atmosphère que les Etats-Unis, s’appuyant il est vrai sur des structures en partie préexistantes (la NACA par exemple), s’étaient déjà donnés pas moins de deux programmes spatiaux pour répondre aux deux grands défis qui s’annonçaient : 1) recueillir du renseignement d’origine spatiale pour surveiller les Soviétiques et leurs alliés et surtout faire fonctionner le rapport de force nucléaire à venir, et 2) rétablir le prestige sérieusement diminué des Etats-Unis sur la scène internationale. A la NASA la charge d’accomplir le second en prenant en particulier sous sa responsabilité les activités civiles tournées vers la défense du prestige national (typiquement le vol habité). Au Pentagone et notamment à l’USAF celle de concevoir toute une série de plateformes et d’applications spécialisées utilisables aussi bien à des fins militaires qu’à des fins plus générales orientées vers la sécurité nationale. Cas hybride, le NRO émergeait à l’interstice, sous la forme d’une sorte de troisième programme spatial à la fois militaire et civil, chargé d’exploiter dans le plus grand secret les capacités américaines les plus avancées en matière d’observation.

Cette division du travail, bien entendu artificielle, était alors que trop nécessaire pour des dirigeants américains continuellement obsédés par la crainte de voir les activités « pacifiques » et purement « scientifiques » de la NASA être mises sur le même plan que les efforts militaires de la nation. Le risque n’était pas seulement de perdre les avantages qu’un programme civil ouvert procurait en termes de prestige, il était aussi d’interférer avec les tentatives d’établissement de la légalité du vol spatial auxquelles l’URSS s’opposait alors dans la continuité du refus exprimé dès 1955 de signer l’accord « Open Skies ». Reste que les dirigeants américains ont eu beau donner à l’agence spatiale américaine un cadre officiel avec des objectifs clairs et précis définis par le National Aeronautics and Space Act de 1958, la vérité est que la NASA s’est bien gardée de s’en tenir à la lettre. Cet ouvrage, paru chez University Press of Florida cette année, démontre ainsi qu’il n’y a jamais eu de programme civil et de programme militaire complètement séparés et distincts l’un de l’autre, et cela pour différentes raisons qu’entreprend d’explorer l’auteur, James David, conservateur au sein du département d’histoire spatiale du célèbre National Air and Space Museum de la Smithsonian Institution à Washington.

Premièrement, la principale raison est que la NASA et la communauté de sécurité nationale ont toujours partagé un intérêt commun pour la technologie spatiale et ont donc régulièrement eu recours aux matériels et aux installations des uns et des autres pour accomplir leurs missions. Deuxièmement, certains programmes civils clés de la NASA avaient des implications suffisamment importantes du point de vue de la sécurité nationale pour exiger leur surveillance attentive voire leur limitation lorsqu’ils empiétaient sur les plates-bandes des programmes classifiés du NRO notamment. La troisième raison a trait au fait que souvent l’expertise et les informations dont avait besoin une communauté pour évaluer et suivre les programmes spatiaux étrangers se trouvaient chez l’autre. Une caractéristique qui peut être étendue au personnel puisque, quatrième et dernière raison, la plupart des dirigeants de la NASA ont été amenés à travailler de près ou de loin avec le Pentagone que ce soit dans le cadre d’une précédente expérience au sein de l’administration ou aux commandes d’un programme particulier lorsqu’ils travaillaient pour l’industrie.

Pas moins de 8 chapitres, organisés de manière chronologique, avec force détails historiques, provenant dans leur majorité de documents déclassifiés ou en voie de déclassification, sont donc consacrés par l’auteur à l’étude de « la relation secrète de la NASA avec le DoD et la CIA », comme l’indique le sous-titre évocateur. L’importance de l’accès aux archives explique pourquoi la guerre froide occupe une place centrale dans cet ouvrage. Le récit, qui commence avec l’année 1958, s’achève de fait au début des années 1990, non pas tant parce que le soutien mutuel que s’apportent ces différentes organisations et la relation de travail qui existe entre elles ont cessé, mais davantage par manque d’informations de qualité. Différents épisodes ont toutefois marqué cette coopération dont la plus ou moins grande intensité a largement suivi l’évolution de la course la Lune, témoignant grosso modo de l’existence d’un avant et d’un après 1969.

Le dualisme dont il a été question plus haut définit ainsi d’autant plus clairement les années fondatrices que le « défi Spoutnik » attend sa réponse. Les liens que la NASA forge alors avec la communauté de sécurité nationale sont très étroits – l’expertise de l’agence spatiale est appréciée et celle-ci a également besoin de renseignements précis sur l’évolution du programme spatial soviétique, informations qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à utiliser le cas échéant pour son bénéfice lors des négociations budgétaires avec le Congrès et la Maison blanche – mais les limites sont aussi nettement tracées. La participation de la NASA en tant qu’héritière de la NACA au programme de reconnaissance aérienne U-2 est révélatrice. Une fois la couverture percée à jour après que l’avion de Gary Power abattu au-dessus de l’URSS en 1960 fut présenté pratiquement intact devant la presse au grand embarras de la NASA, les appels à l’aide de la CIA restèrent en effet sans réponse. Ces restrictions se sont maintenues mais sont devenues beaucoup moins importantes dans la période post-Apollo durant laquelle, la suprématie de l’Amérique ayant été démontrée, la NASA a dû se chercher une nouvelle raison d’être afin de survivre en tant qu’organisation indépendante. Deux exemples passionnants méritent à ce titre d’être mentionnés.

Le premier concerne bien évidemment la navette spatiale, programme symbolique s’il en est, comme nous aurons bientôt l’occasion d’en reparler. La NASA est parvenue à vendre son programme de navette réutilisable sur la base qu’il serait un véhicule à la fois plus économique et plus sûr que les vieilles fusées consommables Atlas, Titan ou Delta pour mettre en orbite les charges utiles gouvernementales. Pour garantir le vaste soutien dont elle avait besoin et montrer un front uni auprès de ses maîtres politiques, elle n’a ainsi pas hésité à intégrer les besoins de la communauté de sécurité nationale – avec l’accord intéressé de celle-ci – dans ses plans originaux au risque d’augmenter drastiquement la complexité et surtout le coût du programme (on sait que la capacité d’emport de la navette avait été étudiée afin d’accommoder les gros satellites du NRO). Elle a opté ce faisant pour le relâchement sinon l’abandon total des principes fondateurs d’ouverture et d’utilisation de l’espace à des fins scientifiques et pacifiques qui étaient les siens : pour la première fois de son existence, la NASA allait assumer ouvertement le fait qu’elle transportait à sa charge des satellites et des expériences classifiés et dissimulait donc de manière routinière certaines informations sensibles auprès du public. Une politique que l’explosion de Challenger en 1986 a remis en cause, sans qu’il soit possible aujourd’hui de mesurer quelle a été l’étendue exacte des dégâts en termes capacitaires pour la communauté de sécurité nationale à l’époque entièrement dépendante de la navette. La NASA de son côté peut très certainement mettre sa survie durant les années 1970 au crédit de la navette, et cela en dépit de l’échec qu’a été ce programme d’un point de vue opérationnel.

Le second exemple est lié au terme « spies » que James David reprend dans son intitulé aux côtés des « shuttles » dont nous venons de parler, le lien étant assuré en quelque sorte par la présence du télescope Hubble sur l’illustration, dont le développement notamment des instruments optiques a largement bénéficié des recherches militaires accomplis sur les satellites de reconnaissance. L’intérêt croissant de la NASA dès les années 1960 pour des activités plus utilitaires, en sus du noyau plus visionnaire et romantique de l’espace habité, présentait à la fois un potentiel énorme en termes de retombées socio-économiques dans le champ civil et des implications tout aussi massives du point de vue de la sécurité nationale. Pour la communauté de renseignement, le danger était double : politique, tout d’abord, avec le risque que l’URSS ne trouve là un prétexte pour relancer la campagne internationale visant à restreindre l’utilisation de l’espace à des fins d’observation ; technologique, ensuite, avec la possibilité que les programmes ouverts et publics de la NASA ne révèlent l’étendue des capacités américaines dans le domaine et permettent à certaines nations d’améliorer leur niveau technologique voire les aident à développer des contre-mesures. Au cœur de la controverse, il y a bien sûr le programme civil d’observation de la Terre Landsat qui, dès le début, suscite les passions de la communauté de sécurité nationale, qu’il s’agisse de la CIA ou du DoD, pour qui les informations recueillies constituent une source régulière de renseignement, utile notamment lors des relevés de productions agricoles dans le monde ou pour la création de cartes géographiques, ou du NRO, qui s’inquiète de voir la NASA empiéter sur ses plates-bandes.

En somme donc, un ouvrage passionnant qui nous livre un compte-rendu bien renseigné et bien documenté des interactions secrètes entre les différentes entités qui peuplent les programmes spatiaux civils et militaires des Etats-Unis. Sans doute aurait-on aimé y trouver aussi un portrait actualisé de l’état des relations entre la NASA et le DoD/CIA car, à l’exception d’un paragraphe de conclusion mêlant le X-37 au futur du programme DMSP, rien ou presque n’en est dit. Mais « un bon juge doit apprécier la valeur d’un écrit d’après ce qu’il contient et non d’après ce qui ne s’y trouve pas » disait déjà Polybe. Or, du seul point de vue historiographique, Spies and Shuttle est une réussite qui vient combler une lacune majeure en mettant ainsi en lumière une relation qui du fait de sa nature classifiée était restée largement cachée.

Le principal problème auquel se heurte le livre concerne finalement le test du « so what? ». Les enjeux, pourtant importants si nous en jugeons la facilité avec laquelle les Américains ont fini par intégrer la fiction de la séparation entre les programmes civil et militaire, sont absents ou en tout cas mal posés. Comme beaucoup d’historiens et surtout d’historiens de l’espace, l’auteur peine en effet à problématiser sa recherche au-delà du strict débat historiographique et à sortir d’un cadre finalement très descriptif. Il se contente ainsi de poser le constat et n’essaie pas d’enregistrer toutes les implications. On rappellera pourtant que cette tendance outre-Atlantique consistant à penser que chaque programme évolue en vase clos, de manière distincte de son voisin dont les activités sont séparées des siennes par des frontières d’autant plus étanches qu’elles sont perçues comme étant naturelles et allant de soi, n’est pas sans conséquence. En témoigne le raisonnement qui l’accompagne très souvent selon lequel l’hégémonie actuelle des Etats-Unis dans l’espace – et dans le monde – est une chose d’autant plus désirable qu’elle résulte moins d’un grand dessein que d’un accident auquel aurait conduit une série d’actions désordonnées et sans rapport les unes avec les autres. Il n’est d’ailleurs pas inhabituelle d’entendre le programme spatial américain être critiqué pour l’apparente incohérence avec lequel il poursuit chacune de ses activités, non sur la base d’une stratégie nationale concertée – quelle qu’elle puisse être –, mais en fonction de logiques et de mérites propres. Sans doute cela mériterait-il d’être intégré à la réflexion.






mardi 31 mars 2015

Europe : la route vers l’autonomie spatiale

Voilà un ouvrage qui arrive à point nommé à l’heure où l’Europe spatiale réfléchit à son avenir et doit résister aux assauts renouvelés de l’Amérique (SpaceX, acteurs des GAFA notamment), tout en se préparant à la concurrence grandissante des émergents (Chine, Inde). L’autonomie, concept extrêmement à la mode il est vrai, retient dans le contexte spatial, plus peut-être que dans tout autre domaine, une validité certaine issue de plus d’un demi-siècle d’histoire fait de crises et de reconquêtes diverses, d’épreuves et de défis. Authentique cri de ralliement, la notion n’en est pas moins difficile à cerner d’un point de vue opérationnel. Ceci explique pourquoi le débat contemporain sur la terminologie exacte à adopter entre indépendance, non-dépendance et autonomie reste encore vif. D’autant que la question tend à se déplacer vers celle de savoir où situer le curseur : doit-on se contenter de rechercher une espèce d’autonomie fondée a minima sur la capacité d’accès autonome à l’espace comme la tradition l’exige, ou faut-il aussi partir du principe que pour être une puissance spatiale digne de ce nom l’Europe doit étendre la notion de contrôle de la dépendance stratégique aux autres secteurs situés plus en aval. Et doit-on viser une autonomie au niveau des systèmes seulement ou essayer d’en appliquer la logique jusqu’au niveau des sous-systèmes ? En effet, l’enjeu spatial pour les Européens n’est-il pas aujourd’hui autant le lancement que la mission et la continuité de service elles-mêmes, c’est-à-dire en somme la faculté de librement élaborer, développer, construire, lancer, utiliser et exploiter les systèmes spatiaux sans interférence de la part de quiconque et conformément à la compréhension que nous avons de nos intérêts et de nos devoirs ?

Mais encore faut-il s’accorder sur ce à quoi correspondent précisément ces derniers, alors que l’Europe balance entre promotion de l’unité (dans un cadre européen) et maintien de la diversité (dans un cadre national). Telle est sans doute la raison pour laquelle les auteurs de ce livre, quoique sans être toujours très clairs sur le cheminement logique de leurs pensées, parlent ici autant de « l’Europe spatiale » (intergouvernementale) des organisations spécialisées que de « l’Europe politique » (communautaire) de l’UE, l’état inachevé de la seconde – plus que l’intérêt dont elle témoigne envers le spatial au risque d’en compliquer la gouvernance en multipliant le nombre d’acteurs – expliquant alors en quelque sorte les limites de la première. La difficulté à formuler une définition rigoureuse de l’autonomie dans un cadre collectif européen aurait ainsi pour origine l’absence d’un véritable projet politique sur la base duquel il serait possible d’élaborer des objectifs et des besoins clairement définis et donc d’entretenir les outils précis participant à leur concrétisation. Car en effet, comme cela est indiqué à plusieurs reprises dans cet ouvrage, l’Europe ne peut pas tout faire et doit donc choisir parmi les activités du leader et de ses concurrents celles dont elle a besoin et celles dont elle peut se passer, celles qu’elle est capable d’émuler et celles qui demeurent hors de sa portée. Alors qu’aux Etats-Unis la réflexion stratégique spatiale se concentre très largement sur comment transformer des besoins (y compris de défense et de sécurité nationale) en capacités dans le cadre d’une space power theory plus ou moins bien délimitée, l’effort aussi bien pratique que conceptuel en Europe est par nécessité beaucoup plus dispersé et improvisé. European Autonomy in Space ne fait pas exception. Surtout qu’il s’avère en définitive davantage un reflet du débat susmentionné sur le plus ou moins grand degré d’autonomie qu’il faut pour l’Europe – débat qu’il vient alimenter de façon fort réussie – plutôt qu’une tentative de dépassement qui aurait pourtant été bienvenue mais qui reste encore à formuler.

Publié par Springer sous la direction de Cenan Al-Ekabi, l’ouvrage fait suite à un colloque organisé par l’ESPI en 2011. En dépit d’un deuxième chapitre exploratoire assez bien pensé et structuré, l’effort de théorisation est limité, la plupart des auteurs préférant adopter une démarche historique fondée sur des exemples concrets parfois tirés de leurs propres expériences au risque d’emprunter des sentiers rebattus. Le chapitre 1 qui semble faire office d’introduction est très révélateur de ce point de vue. On est en effet étonné de n’y trouver aucune réelle explicitation des termes du sujet. On cherchera aussi en vain une annonce de plan de l’ouvrage – que l’éditeur a divisé sans totalement convaincre en deux parties « European autonomy and policy » et « European autonomy and space » – avec présentation des chapitres et des auteurs à venir. Cela est malheureux car le travail de contextualisation qui est préféré à la place à travers les exemples d’Ariane, de Copernicus pour l’observation et de Galileo pour la navigation, pour être intéressant en lui-même, s’avère peu utile au regard des nombreux échos et des répétitions qu’il éveillera dans le reste du livre. Certes, comme cela est souvent le cas avec un ouvrage collectif, la qualité est mélangée : cela est d’autant plus vrai que les auteurs sont aussi bien des universitaires que des experts et des acteurs. On regrettera aussi que tous les auteurs n’aient pas joué le jeu et actualisé un minimum leurs contributions alors que quatre années particulièrement riches en événements spatiaux séparent cette publication du colloque déjà cité. Mais cela au moins était attendu et du reste la synthèse est malgré tout dans l’ensemble de très belle facture avec des témoignages intéressants de la part de praticiens comme par exemple, pour n’en citer que deux, Roger-Maurice Bonnet pour le programme scientifique de l’ESA et Jean-Jacques Tortora pour les technologies critiques. Les comparaisons avec d’autres politiques sectorielles comme la PAC, le commerce ou l’énergie, en soi inhabituelles, sont également stimulantes. Le plus gênant demeure à mon sens la faiblesse conceptuelle de l’ensemble et le manque de réflexivité.

Consciemment ou non, l’autonomie est en effet ici principalement limitée à sa composante instrumentale. Il s’agit de l’autonomie à laquelle il est fait référence lorsque, par exemple, Bruxelles justifie Galileo sur la base du danger que représente un monopole américain dans le domaine de la navigation. Cette approche n’est pas incompatible avec la notion de leash-slipping dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité lorsqu’un Etat revendique une plus grand autonomie non parce qu’il se sent menacé mais parce qu’il cherche à se prémunir des possibles caprices d’un hégémon et veut obtenir plus d’influence. S’il n’y a pas de définition exacte pour l’autonomie, c’est donc en quelque sorte car il n’y en a pas besoin : elle s’applique à des domaines de souveraineté qu’on reconnaît quand on les croise. L’autre dimension de l’autonomie est de nature plus expressive et se révèle plus difficile à cerner car indissociable de la première. Comme le montrent en creux quelques chapitres de l’ouvrage, son objectif porte à la fois sur la compréhension que l’on a de soi-même (respect de l’estime de soi et maintien du statut) et les mesures qu’il convient d’adopter pour assurer sa propre pérennité (contrôle de sa destinée et maintien de son identité). C’est ainsi que Galileo est basé, si nous en croyons le très britannique The Economist, non sur des fondations rationnelles (comprendre matérielles) mais sur des « vanités nationales ». Tel est encore le raisonnement que l’historien a en tête lorsqu’il parle d’Euro-Gaullisme pour caractériser (sans pour autant le réduire à cela) l’effort spatial européen, alors que celui-ci s’est longtemps identifié au projet de « troisième puissance spatiale ». Il est dommage que cette seconde composante ne soit pas explorée explicitement tant elle paraît cruciale pour comprendre le projet spatial européen et notamment la renonciation (sous condition) de l’autonomie au niveau de l’acteur national au profit de l’autonomie européenne au niveau international. Cela aurait peut-être permis de définir plus rigoureusement cette notion si répandue parmi la communauté spatiale pour justifier de la pertinence de tel ou tel programme.









jeudi 29 janvier 2015

Comment et pourquoi l’espace a fait l’Amérique

On le sait la géopolitique est à la mode. Il en est question dès qu’on parle d’actualité internationale. L’espace ne fait pas exception. L’école matérialiste a trouvé dans Everett Dolman un chef de file aussi talentueux que controversé. Traitant de la géopolitique de l’espace d’un point de vue classique, son Astropolitik souligne le rôle des facteurs de la géographie physique sur le contrôle de la région céleste. Car, pour reprendre Dolman, « Who controls low-Earth orbit controls near-Earth space. Who controls near-Earth space dominates Terra. Who dominates Terra determines the destiny of humankind ». Lui fait face un courant d’orientation plus critique établi essentiellement à partir des analyses de Gearóid Ó Tuathail. Prélude à une littérature abondante et largement transdisciplinaire, les travaux pionniers de Fraser MacDonald et Daniel Sage se sont essayés à produire une « anti-Astropolitik » (comme il existe une anti-géopolitique) à même de dénoncer les théorisations d’un Dolman voire d’un Gray écrivant, comme Mackinder avant eux, pour leur empire, et de déconstruire les discours par trop familiers de légitimation de la conquête unilatérale de l’espace par les Etats-Unis. Cet ouvrage, paru en 2014 chez Ashgate, poursuit sur la lancée.

Daniel Sage, géographe de formation, diplômé de l’université d’Aberystwyth, se réfère pour cela à ce qu’il aime à qualifier de « cosmic sublime ». Comment en effet ne pas prendre au sérieux les expériences transcendantales qui relient le cosmos à une série de pensées et de pratiques, romantiques, extravagantes, absurdes, souvent porteuses d’espoir, mais parfois aussi d’ennui, comme le font les tableaux de la Hudson River School avec leurs paysages américains grands et ouverts et leurs formes impressionnantes ? Pour l’auteur, il y a là matière importante à réflexion étant donné la façon avec laquelle une nation en particulier s’est construite et a appréhendé sa relation avec l’espace : les Etats-Unis. L’Amérique constitue aux yeux de l’auteur l’incarnation par excellence de « l’Etat transcendantal ». Nous chercherions en vain une définition rigoureuse de ce concept taillé sur mesure pour traduire l’expérience américaine de la conquête de l’espace et plus spécifiquement la manière avec laquelle la puissance géopolitique des Etats-Unis s’est projetée dans l’exploration (habitée) de l’espace et a été légitimée et transformée en retour. Le terme se veut donc avant tout une métaphore permettant de mettre en lumière le processus deleuzo-guattarien de déterritorialisation et de reterritorialisation à l’œuvre à travers l’appropriation américaine du cosmos. Reste à savoir ce que cette notion de transcendance peut apporter sur le plan de l’interprétation. Comment a-t-elle été mobilisée par les Etats-Unis avant et après Spoutnik, comment s’est-elle maintenue, comment s’est-elle adaptée ? Comment, pour dire les choses autrement, l’espace s’est-il associé à ce point avec l’identité américaine jusqu’à devenir partie intégrante de ce que l’Amérique était, est et pourrait encore devenir ?

Vaste programme que Daniel Sage s’est proposé de développer à travers neuf chapitres vus comme autant d’occasion d’explorer les différentes voies empruntées par l’Etat transcendantal américain : observer son assemblage progressif à partir de briques nationalistes/exceptionnalistes connues, tester la résistance de l’édifice sur lequel il repose et constater son adaptation continue. Cinq thèmes majeurs émergent : 1) séculaire – à travers des musées comme le National Air and Space Museum de Washington ou des parcs à thème comme le Kennedy Space Center, 2) sublime – qu’il s’agisse d’illustrations astronomiques inspirées du luminisme américain grâce au génie intertextuel de Chesley Bonestell, de photos de nébuleuses éloignées prises par Hubble, ou des missions Apollo sur la Lune qui ont opéré la transition entre la géopolitique populaire et la géopolitique pratique quitte pour cela à amener la transcendance dans une autre dimension plus cosmopolite ou globaliste comme avec Apollo 8, 3) profane – le patriarcat messianico-technocratique à l’œuvre à la NASA ou les tragédies d’Apollo 1 à Challenger, 4) technologique – les lignes de production de fusées, le fameux O-ring de la navette, et 5) révolutionnaire – avec les femmes astronautes, le programme post-Apollo, la fin de l’âge d’or et l’émergence d’un « ennui », moins une hostilité qu’une banalisation plus à même qu’aucun autre facteur à résister à l’Etat transcendantal en remettant en cause sa structure même.

Vous l’aurez compris, How Outer Space Made America, comme souvent lorsqu’il s’agit d’études dites critiques, est moins à étudier qu’à méditer. La place centrale prise par le vol habité dans l’édification de l’Etat transcendantal américain pourrait par exemple suggérer quelques réflexions stimulantes dans le contexte du débat actuel sur les objectifs de la politique spatiale. Si de fait l’exploration spatiale ne doit pas et ne peut pas se justifier pour elle-même, comme l’a souligné la commission Augustine mise en place par le président Obama en 2009, alors la question du « pourquoi » est ouverte et la résistance de l’Etat transcendantal mise à rude épreuve. Le développement d’un nouveau programme de lanceur lourd et, comme le montre brièvement Sage, le recours accru à un secteur privé 2.0 aux accents messianico-technocratiques marqués, de même que la rhétorique transcendantale utilisée par Elon Musk laissent à l’inverse penser que l’Etat transcendantal a encore de beaux jours devant lui. Les chemins empruntés par l’auteur sont donc connus mais cela ne rend pas l’exercice moins intéressant dans son style. L’ouvrage vient ainsi rejoindre une liste déjà longue de travaux cherchant à construire et diffuser un autre regard (« par le bas ») sur l’espace que celui auquel les « grands récits » nous ont habitués, allant de la sociologie à l’histoire en passant par les Relations internationales.






jeudi 1 janvier 2015

« Merci l’Europe spatiale. Vous avez sauvé 2014… »

Certes, les choses auraient pu être pires, surtout au vu des événements qui se sont déroulés voilà 100 ans, mais 2014 n’aura pas non plus été l’année la plus encourageante de l’histoire récente surtout ici en Europe. Les périls s’accumulent aux frontières du continent sans qu’une réponse ferme et unie des Européens ne paraisse possible. La zone euro est à la traîne de l’économie mondiale. Un peu partout, l’heure semble au repli national alors que l’Union européenne échoue à gagner les cœurs et les esprits. Bref, au moment où plane le spectre du déclin, la tentation est grande de chercher un exemple de « l’Europe qui marche » pour s’y accrocher comme on le ferait d’une bouée de sauvetage. Or ces derniers mois ont montré que le spatial européen pouvait être un porte-drapeau aussi prometteur qu’efficace. Au risque de faire une comparaison audacieuse, toute proportion gardée, tout se passe en effet comme si, à en croire certaines déclarations, l’Europe de l’espace – qui fêtait ses cinquante ans – avait protégé 2014 du désastre anticipé de la même façon que la mission Apollo 8 avait « saved 1968 » et permis de finir une année très éprouvante pour l’Amérique sur une note positive voire triomphante.

On ne compte plus, s’il était besoin de s’en persuader, les références à l’exploit accompli par la sonde Rosetta et son petit atterrisseur Philae – au point d’ailleurs qu’il figure dans la plupart des rétrospectives que chaque fin d’année voit surgir par dizaines. « We are the first to have done that and that will stay forever » avait lancé avec fierté Jean-Jacques Dordain, directeur général de l’Agence spatiale européenne. Le programme Copernicus d’observation de la Terre, anciennement GMES, est enfin en orbite et Sentinel 1 a participé à une autre première mondiale : faire la démonstration d’un système de communication à très haut débit par liens optiques laser. Même Galileo, dont le fiasco de l’été dernier était apparu a posteriori comme une fin logique à la mesure de son histoire tortueuse, est devenu la preuve que les Européens sont capables de rebondir et de faire d’un échec un grand succès d’ingénierie. Alexandre Gerst, de retour sur Terre depuis le 11 novembre, a été remplacé à bord de l’ISS par Samantha Cristoforetti. Avec 15 milliards d’euros de backlogs dont la très attendue Ariane 6, l’ESA peut envisager l’avenir avec sérénité. La ministérielle de Luxembourg, dont l’effort financier exceptionnel consenti par les Etats membres pourra étonner plus d’un dans le contexte contraint actuel, aura démontré que, loin de constituer un pari risqué, investir dans l’espace offre au contraire la perspective d’importants retours sur investissement.

Il s’agit là d’un premier niveau de lecture. Un deuxième est de constater la grande confusion qui règne lorsque, chaque acteur étant désireux de tirer la couverture à soi, il s’efforce de parler au nom de « l’Europe spatiale » sans être très clair sur ce qu’il entend par là. C’est ainsi que l’espace s’est retrouvé plus ou moins consciemment mis à contribution et appelé à la rescousse du projet européen. Mais d’autres le disent ou le diront mieux que moi. Un troisième niveau de lecture, qui est lié au précédent mais s’avère aussi à mon sens plus riche en implications, est que, lanceur de nouvelle génération oblige, ces deux dernières années – et l’organisation de la dernière conférence ministérielle surtout – ont forcé les Européens à se poser enfin les vraies questions sur ce qu’ils voulaient faire dans l’espace et pourquoi ils voulaient le faire. L’interrogation est d’importance et elle dépasse le cadre strictement spatial pour aborder le problème de comment l’Europe se pense en tant que puissance non seulement spatiale mais aussi en tant que puissance tout court, questionnement qui jusque là avait tendance à être surtout français. Tout un programme pour les quinze prochaines années

Bonne année 2015 à toutes et à tous et à bientôt sur de la Terre à la Lune !



Image : ESA/Rosetta/MPS