dimanche 9 septembre 2012

Des surprises stratégiques et des « inconnus inconnus » (1) Introduction

… nous devons nous attendre à des surprises stratégiques, matérialisées par l’ampleur des violences ou des tentatives de blocage du fonctionnement normal de nos sociétés, là où nos moyens militaires ou de sécurité ne les attendent pas habituellement. L’interruption des flux de biens, de personnes, de richesses, ou encore d’informations, qui innervent aujourd’hui la vie nationale et internationale, peut prendre des formes imprévues et provoquer des retours en arrière inattendus dans telle ou telle partie du monde, y compris en Europe.
The lesson is that we should learn to expect to be surprised. The limits of intelligence—of both human intellect and the products of our government’s intelligence agencies—are a reality that should make us all humble. We need to be confident but also intellectually flexible to alter course as required. Being prepared for the unknown and agile enough to respond to the unforeseen is the essence of strategy.
Donald Rumsfeld, Known and Unknown: A Memoir, 2011
Répondant à la demande du ministre de la Défense d’alors, Alain Juppé, l’allié Egéa s’était lancé courageusement en 2011 dans l’étude de neuf « possibles », « neuf autres surprises stratégiques qui peuvent advenir dans la décennie ». Mon défi sera pour ma part plus modeste. Prétexte à l’analyse « non-sérieuse » des relations internationales, il se voudra aussi plus décalé, dans la continuité du billet de l’été que je réintroduis cette année.

1) Contexte n°1 : Les « inconnus inconnus »

Nous avons tous à l’esprit cette fameuse conférence de presse de 2002 durant laquelle Donald Rumsfeld donna l’énoncé philosophique suivant : 
… there are known knowns: there are things we know we know. We also know there are known unknowns: that is to say we know there are some things [we know] we do not know. But there are also unknown unknowns—the ones we don’t know we don’t know. And if one looks throughout the history of our country and other free countries, it is the latter category that tends to be the difficult one.

Pour Rumsfeld, ces « inconnus inconnus » ne sont pas les faits et lois – par exemple la gravité qui attire les objets vers le sol – que nous connaissons avec certitude (« connus connus »), ni même ces éléments qui échappent encore à notre connaissance – l’état du nucléaire iranien – mais dont nous savons au moins qu’ils existent (« inconnus connus »). En fait, il s’agit d’éléments échappant non seulement à notre connaissance, mais plus formidablement à notre compréhension même : nous ne savons tout simplement pas qu’ils existent. Selon l’ancien Secrétaire à la Défense, le 11 septembre rentre dans cette dernière catégorie. Le lecteur habitué des questions spatiales pourra également se référer au « Pearl Harbor spatial » que R. D. a popularisé au début des années 2000. Ce rappel se prête d’autant plus ici que Rumsfeld indique dans ses mémoires avoir imaginé ce concept après lecture de la préface du livre de Roberta Wohlstetter, Pearl Harbor: Warning and Decision, dans laquelle son auteur, Thomas Schelling, jugeait que l’Amérique avait alors été fautive d’une « poverty of expectations » : « There is a tendency in our planning to confuse the unfamiliar with the improbable. The contingency we have not considered seriously looks strange; what looks strange is though improbable; what is improbable need not be considered seriously ». La persistance du phénomène lui fut révélée en tant que président de la Commission Rumsfeld (la première, celle de 1998), ce qui acheva de conforter sa réflexion. Pour R. D., les « inconnus inconnus » évoquent en effet notre finitude humaine mais sont aussi un rappel constant en faveur de l’humilité intellectuelle chère à Socrate et à Clausewitz. A noter qu’un quatrième terme a été catégorisé par Slavoj Žižek : les « unknown known », soit ce que nous refusons intentionnellement de reconnaître comme connu. 

2) Contexte n°2 : Vous avez dit « surprise stratégique » ?

Après cette présentation, il est sans doute utile de rappeler quelques éléments supplémentaires de définition. A partir des efforts de conceptualisation qui se sont déroulés à l’intérieur de la blogosphère française l’année passée, voici donc ce que nous croyons pouvoir noter :

Pour Olivier Kempf, toute scénarisation d’une « surprise stratégique » doit prendre en compte 1) la plausibilité (des données objectives, des faits et des situations observables dès à présent sur lesquelles il est possible d’extrapoler), 2) un caractère surprenant (venant heurter le sens commun). Sur la surprise, peu de chose à dire. Sur l’élément stratégique, beaucoup plus : une surprise peut être considérée comme stratégique à partir du moment où elle vient modifier les conditions de la décision stratégique (cela peut dépendre de l’innovation, ou d’un changement environnemental, etc.). Le cas du Japon illustre cela.

Pour Corentin Brustlein,  auteur de « La surprise stratégique. De la notion aux implications », Focus n°10, IFRI, le tsunami japonais et la catastrophe nucléaire qui en a résulté ont, certes une portée géopolitique, mais aucune répercussion stratégique. A l’évidence, c’est la présence ou non de l’intention hostile qui change tout :
On dira d’une surprise qu’elle est stratégique non seulement en raison de sa portée majeure, mais également et uniquement si celle-ci résulte d’un acte hostile de l’adversaire. […] une surprise stratégique peut être entendue comme la situation de choc ou de sidération psychologique et organisationnel(le) résultant d’une action offensive adverse, révélant une impréparation relative de la victime et lui imposant d’ajuster les moyens, voire les objectifs, de sa posture stratégique. 
Dans cette perspective, la surprise stratégique devient le produit d’une négligence et d’une « misperception » de la réalité dont le « surprenant » pourra prendre avantage le cas échéant, conduisant alors le « surpris » à revoir ses attentes sous l’effet du choc. Le concept de « surprise stratégique » incarne ainsi l’idée d’une menace mal ou non anticipée frappant un Etat de manière inattendue et ébranlant ses conceptions stratégiques.

3) Conclusion

Dans le cadre purement ad hoc que je veux donner à ma série, l’analyse de la « surprise stratégique » entretiendra avec le « plausible » une relation large, souple et ouverte à l’imagination. Contrairement au « possible » qui spécifie ce quelque chose qui peut arriver. Le « plausible » implique une hypothèse ou un énoncé à l’apparence logique susceptible d’être vérifié (ou non). Pour exemple, le Livre Blanc précise que « L’hypothèse la plus grave actuellement identifiée est celle d’une attaque terroriste majeure sur le territoire européen, utilisant des moyens non conventionnels, de type nucléaire, chimique ou biologique, couplée à une situation de guerre dans l’une des zones d’intérêt stratégique pour l’Europe ». Pour le lecteur de ce blog prêt à pousser à l’extrême la théorie des « inconnus » de Rumsfeld, l’avenir sera probablement tout autre…

… à suivre

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