lundi 5 septembre 2011

Game of Thrones (3) L’énigme Stark : la force de l’honneur

Le réalisme peut sembler être l’angle privilégié pour interpréter GoT. D’autant plus que celui-ci n’a pas dit son dernier mot : sans trop nous avancer, a priori, la future saison 2 devrait focaliser sur la problématique des alliances, de leurs naissances soudaines et de leurs effondrements aussi brusques, en bref de l’équilibre des puissances dans un contexte instable de multipolarité. On aura tout le temps de savoir l’année prochaine…

Reste tout de même l’énigme Stark que le réalisme ne parvient pas à expliquer correctement. Autant le précédent billet mettait l’accent sur la structure anarchique des relations internationales, autant celui-ci nous rappellera que les relations internationales sont aussi le terrain de jeu d’acteurs faits de chair et de sang, d’hommes tout simplement. On parlera donc ici, nos lecteurs jugeront, de psychologie… et de décideurs, notamment du premier d’entre eux, Eddard "Ned" Stark, seigneur du Nord et de Winterfell.


a) Un monde de loups : Winter is coming, vraiment ?

(Petyr "Littlefinger" Baelish, épisode 3)

Compte tenu de ce que le précédent billet laissait filtrer du comportement de Ned Stark, on devinera que le spectateur ne peut que paraître perplexe au vu de l’évolution du personnage et de l’histoire.

C’est d’autant plus étonnant que le Nord que nous fait imaginer George Martin semble fait pour engendrer des hommes rudes, intelligents et froids. Une espèce de Dune (en plus froid) à la sauce médiévale. De fait, qu’il s’agisse de l’effigie (le loup), de la devise (Winter is Coming) ou de la fonction que les suzerains de la région se doivent de remplir (garder le mur-frontière des terribles choses qu’il cache), la famille Stark paraît ne pouvoir développer qu’une vision pessimiste et fataliste de la vie.

b) L’honneur comme principe de vie : un idéaliste ?

Have you no shred of honor ?
(Lord Eddard Stark, épisode 9)

Dès lors, l’incompréhension règne. Pourquoi Stark projette-t-il un idéalisme naïf ? En relations internationales, lorsque l’on identifie une situation apparemment irrationnelle, il est toujours possible de faire appel aux misperceptions et troubles cognitifs de tout genre afin de mieux l’expliquer. Pour Robert Jervis, le décideur développe une image des autres et de leurs intentions qui peut être fausse, conduisant le théoricien à remettre en cause le modèle de l’acteur rationnel. Plusieurs hypothèses peuvent être appliquées ici, j’en retiens au moins une, la première : 
« Decision-makers tend to fit incoming information into their existing theories and images ». Les acteurs perçoivent ce qu’ils s’attendent à voir : l’anomalie ou l’information dissonante est toujours difficile à intégrer.
En l’occurrence, Stark s’avère être en totale inadéquation avec l’univers dans lequel il vit. Il semble que sa « conception du monde » ne l’ait pas préparé à jouer le rôle de « comploteur ». Plusieurs « chocs » viendront lui rappeler ce à quoi la réalité ressemble. Mais Stark restera fidèle à l’image qu’il s’est construite. Ned : c’est le devoir, l’honneur et l’intégrité. En bref, l’inverse de que le réalisme de type machiavélien enseigne. Stark oublie que les hommes ne sont pas dignes de confiance et que l’honneur ne fait pas forcément partie de leur conception de vie.

c) Mise en perspective historique et sociologique

Mais avant de continuer cette analyse du personnage de Stark, une petite perspective historique est peut-être nécessaire. Je veux parler du 1er septembre 1632. L’armée de Louis XIII rencontre alors, dans la région de Castelnaudary, la rébellion de la noblesse languedocienne conduite par le duc Henri II de Montmorency. L’épisode est connu car, bien que plusieurs des sécessionnistes ait conseillé à ce dernier d’éviter d’engager le combat avant l’arrivée des pièces d’artillerie, Henri préfère n’écouter que son honneur et reste décidé à se battre tout de suite : et en effet, il dévale rapidement la colline avec quelques fidèles, plonge son épée dans le cœur de l’armée ennemi… et ne tarde pas à être fait prisonnier…
… Montmorency est décapité à Toulouse le 30 octobre 1632*. Une dalle scellée – posée au milieu de la Cour Henri IV – rappelle encore aujourd’hui cette exécution. Des similitudes avec notre Ned ?


Il en va ainsi de l’ethos chevaleresque d’un homme qui agit conformément aux obligations que son nom et à son rang imposent. Le capitaine de bateau préférant couler avec son navire ou le capitaine de cavalerie s’élançant vers l’ennemi en gant blanc sabre au clair sont-ils totalement irrationnels ? Gardons-nous de le penser. A leur propos, Max Weber préférait employer le terme de rationalité axiologique par rapport aux valeurs. En résumé, l’action fait sens dans le schéma de pensée propre à tout un chacun. A l’opposé existe la rationalité instrumentale par rapport aux fins représentée à travers le modèle de l’homo œconomicus. 

Pour aller plus loin : Pascal Combemale, « Les actions sociales comme objets de l'analyse sociologique », Alternatives Economiques, novembre 2006, n° 252

 d) L’honneur pour modèle de vie
 
If you would take a man's life, you owe it to him to look into his eyes and hear his final words. And if you cannot do that, then perhaps the men does not deserve to die. [...] A ruler who hides behind paid executioners soon forgets what death is.
(Lord Eddard Stark, épisode 1)
Pour autant, Ned Stark a-t-il raison ? A la fin de la série, Ned Stark demande l’aide à l’homo œconomicus par excellence, Petyr Baelish, un être a priori sans faille versé dans l’art du complot. Cette question expose au grand jour la faiblesse du personnage qui ne parvient jamais à réaliser que ceux qui l’entourent – et auxquels il fait inexplicablement confiance – ne partagent pas sa vision de l’honneur. Le lecteur pourra toujours se dire que la stupidité n’empêche pas le personnage de prêcher des valeurs respectables…
Or Stark exprime ici des valeurs conservatrices, pour reprendre les mots de Brian C. Rathbun, du Duck. Il n’est donc pas un idéaliste au sens des RI. Il n’est pas davantage un rationaliste, mais un romantique au sens premier du mot. Non un internationaliste, mais un nationaliste. Car à qui est-il loyal avant tout, si ce n’est à son roi, par ailleurs ami, dont les débauches et le gouvernement arbitraire ne ressemblent que de loin à l’idée que nous faisons d’une politique éclairée et libérale. Qui plus est, il est de notoriété publique en Westeros que le roi Baratheon I est un mauvais dirigeant.
e) L’honneur avant la vie 

- I will not dishonor Robert's last hours by shedding blood in his halls and dragging frightened children from their beds.[…] What you suggest is treason.
- Only if we lose.
(dialogue entre Lord Eddard Stark et Petyr "Littlefinger" Baelish, épisode 7)
Cette philosophie et cette éthique sont donc d’autant plus critiquables moralement qu’elles paraissent totalement simplistes. Certes, Eddard Stark a des principes qu’il défend de manière cohérente et répétée : c’est un homme honorable** ! Mais son éthique n’est qu’apparente. Lorsque Baelish lui propose d’oublier ses querelles avec les Lannisters, de renforcer la paix par quelques mariages et d’unifier le royaume, tout cela afin de sauver des vies, mais Stark ne pense qu’à son précieux honneur et à ce qu’il croit être le droit… et son devoir.
Pour Ned, le problème est simple. Il y a un héritier et lui seul doit avoir la couronne. Peu importe les conséquences du moment que l’honneur est respecté. Faire le contraire serait une trahison. Or Baelish, bien que fourbe, a au moins pour lui l’argument moral. Mettre l’héritier vrai sur le trône impliquerait la guerre, la famine et le soulèvement de toutes les grandes familles du continent :

- Seat Stannis on the Iron Throne and I promise you, the realm will bleed
- It is not a choice. Stannis is the heir.

Le raisonnement de Baelish est jeté d’un revers de main. Mais aucune réponse n'est proposée à la place. Pour lui, moralement parlant, peu importe si un carnage suit le couronnement. Ce qui est bon pour le royaume et ses habitants ne le concerne tout simplement pas. Ainsi l’honneur de Ned n’en est pas vraiment un car il lui manque les critères nécessaires pour juger ce qui est honorable. Ned n’est que principe alors que le réalisme cynique de Baelish est toute prudence dans un monde complexe peuplé d’incertitude. Le personnage ne fera le bon choix (c'est-à-dire acceptera l’idée qu’il existe un choix) que lorsqu’il optera pour la vie de ses filles à la place et au prix de son honneur.

* On pourra toujours se demander pourquoi toutes les tentatives d’autonomie du Languedoc ont été conduites par ce genre d’individu. La dernière fois n’est pas si lointaine : en 1907, en pleine révolte des vignerons, le naïf Marcellin Albert est berné par Clemenceau – le Tigre – qui parvient à retourner l’opinion contre lui…

** Ned Stark n’est pas le seul personnage de ce genre créé par George Martin. Le Roi Stannis lui-même n’est pas très différent. Le lecteur de GoT pourrait aussi citer Davos. A noter que ce type de comportement n’a pas toujours des effets néfastes : au moins crée-t-il chez les autres des attentes et des prévisions souvent confirmées par la réalité – un élément crucial si l’on veut créer de la confiance et diminuer les incertitudes – voire une sorte de soft power capable de gagner « le cœur et l’esprit » des hommes…

dimanche 4 septembre 2011

Stratégie spatiale : ce que peut nous apprendre l’accident russe


Proton Rocket Hoisted Into Launch Position
La Russie est en train de vivre un vrai cauchemar : après la perte d’un satellite suite à une défaillance de la fusée Protoss – le troisième échec en moins d’un an –, elle vient d'assister à l'explosion d’un cargo Progress à destination de l’ISS risquant de gravement remettre en cause la fusée mythique Soyouz. Si nous en croyons Mme Sourbès-Verger interrogée par le Figaro, la faute en incomberait à la période de vide traversée dans les  années 1990 par le programme spatial russe, alors en quasi-effondrement, d’où semble-t-il l’absence de continuité entre la génération formée durant l’époque soviétique et celle éduquée au sein de la nouvelle Russie aujourd’hui : « les rares anciens ont eu du mal à s'adapter et les jeunes qui sont à nouveau attirés par cette filière manquent d'expérience ». En bref, « la crise des années 1990 a créé une pénurie d'ingénieurs ».
Soyuz launch of Progress M-12M
De cet événement – et des conséquences majeures qu’il provoque au niveau international –, je tire deux conclusions générales… et un constat pour le futur.

1) Il faut « informer et former »

Ce principe stratégique, dit « préalable » si l’on en croit la typologie lefebvrienne, souligne l’idée selon laquelle « les puissances spatiales doivent former et entretenir un corps de spécialistes pour mettre en œuvre les systèmes et exploiter les informations spécifiques dont elles disposent » (p. 236). Ce corps d’experts fonctionne à plusieurs niveaux : il doit disposer d’une bonne connaissance du milieu spatial, des possibilités qui celui-ci peut offrir et des moyens dont le pays peut disposer, il doit aussi savoir maîtriser une spécialité applicative, il doit s’entraîner dans des exercices d’ensemble, il forme enfin ceux chargés de conseiller le commandement et d’informer le reste des troupes (p. 237). 

Jean-Luc Lefebvre parle d’un véritable « embryon d’armée spatiale » et choisit comme illustration les 47 000 professionnels de l’espace qui constituent le United States Air Force Space Command (STARTCOM) aux Etats-Unis, voire plus modestement, pour ce qui nous concerne, le tout nouveau Commandement interarmées de l’espace (CIE). De fait, notons l’effort de « vulgarisation » et d’accompagnement conduit actuellement par les Etats-Unis au sein de leurs forces armées par l’intermédiaire de ce que les Américains appellent les Space Forces, à l’image de celle-ci. 

Aujourd’hui, les choses vont plus loin puisque ces spécialistes sont directement intégrés au sein d’unités sur le terrain (Irak, Afghanistan, etc.) quelle que soit l’arme, et cela, afin de donner à leurs camarades l’efficacité requise pour se battre (précision, navigation, communication, etc.). Vous pouvez lire le témoignage donné par le Brig. Gen. John Raymond lors d’un séminaire tenu en 2009 :
I learned a lot in space operations. It changed the whole way that I thought about space capabilities. It is not about the satellites, it is not about the widgets, it is about getting those critical space capabilities into the hands of the warfighters so people […] can come home. Space plays a big part in today’s joint fight. It will play a big part in all future joint fights.
Ce qui est vrai au niveau militaire l’est aussi de manière plus générale. Les Etats-Unis l’ont compris, eux qui n’hésitent pas à mettre en avant dans leur dernière National Space Policy (NSP) la nécessité de « Develop and Retain Space Professionals » (p. 6). Une nécessité que nous trouvons déjà exprimée chez Clinton et chez Bush. En bref, l’essentiel – au regard du cas russe – est qu’il « ne faut pas négliger la formation et l’entretien d’une communauté spatiale nationale civile et militaire de haut niveau, sans laquelle il n’existe pas de puissance spatiale véritable » (p. 239). Ce qui nous amène vers notre deuxième conclusion.

2) Il faut « investir dans la durée »

Cet autre « principe préalable » est en réalité un corollaire du précédent (Jean-Luc Lefebvre reconnaît d’ailleurs que cette recommandation n’est pas à proprement parler un principe de la stratégie), car « créer et entretenir une culture spatiale, incluant la capacité de concevoir, de développer, de réaliser et de mettre en œuvre des lanceurs et des systèmes spatiaux est un investissement qui porte ses fruits au-delà de plusieurs dizaines d’années » (p. 239). La Russie l'a semble-t-il expérimenté à ses dépens...

Au-delà de l’ambition, Serge Grouard parle donc d’un « seuil de capacité spatiale ». Car contrairement au nucléaire, il n’y a pas ici d’artisanat possible : l’excellence technologique est une nécessité, et cela à tous les stades du processus (lanceurs, moyens spatiaux, segment-sol, etc.). Il faut disposer d’une capacité financière importante disponible tout au long de la chaîne spatiale, mais aussi en totale indépendance et sur une longue période de temps afin de ne pas remettre en cause le programme entier. Dans cette perspective, l’espace devient un pari sur l’avenir…

Dit autrement, « il n’existe pas de puissance spatiale, tout comme il n’existe pas de puissance navale ou aérienne, sans un effort politique, budgétaire, universitaire, industriel soutenu pendant de nombreuses années. En conséquence, les puissances qui investissent durablement dans le domaine seront celles de demain si elles ne sont déjà celles d’aujourd’hui » (p. 239). Or les ennuis russes montrent le peu d’investissements réalisés ces dernières années pour assurer un accès fiable à l’orbite basse. La même chose pourrait être dite des Etats-Unis.

Dans cette perspective, nous pouvons certes reconnaître que les Etats-Unis ont encore de beaux jours devant eux, que la Russie présente de beaux restes également même si elle doit aussi composer avec un héritage spécifique. Remarquons aussi que l’Europe est une puissance spatiale confirmée, peut-être victime d’une intégration inachevée, ce qui constitue une faiblesse majeure, mais confirmée tout de même. Cela nous laisse avec les puissances asiatiques – le trio Inde, Japon, Chine – qui constituent certainement l’aiguillon capable d’insuffler un nouveau souffle au spatial interétatique. L’argent est là, la volonté (et la compétition) aussi. Et demain ?

3) Le futur de l’espace

Ce qui m’amène vers mon constat. Dans le contexte démographique actuel, ces deux principes apparaissent d’autant plus importants que l’Europe, la Russie et les Etats-Unis réunis vont bientôt voir partir la génération du baby boom qui a porté très haut leurs programmes spatiaux respectifs. Le leadership spatial pourrait alors venir des nations émergentes dont la force de travail est plus jeune et plus dynamique, comme la Chine et l’Inde.

Quand on regarde l’espace, il faut en effet penser investissement : investissement en science, investissement en ingénierie et investissement en R&D. Il faut donc penser en termes de « capital humain » (voir le dernier rapport de l’OCDE, chap. 2). Une des (trop nombreuses ?) craintes américaines actuelles part de ce constat : si nous regardons les âges moyens de la force de travail lié à l’espace en Chine et aux Etats-Unis, il y a entre 15 et 20 ans de différence. Cela signifie, pour citer, un auteur particulièrement remonté contre la politique spatiale américaine, en l’occurrence James Lewis du CSIS, que : 
… fifteen or twenty years from now, one country will have a space industry and another country won’t. We are on the wrong side of that equation and we need to change that
De ce point de vue, la Chine inquiète. L’enjeu est en effet énorme lorsque l’on songe que, si pour le moment la priorité est donnée au secteur civil, les technologies gagnées et l’expérience accumulée pourrait (potentiellement) être déversées un jour dans le secteur militaire et donner à l’Empire du Milieu une véritable prépondérance dans l’espace…

vendredi 2 septembre 2011

Une nouvelle revue sur l’espace est née


Je place juste un petit mot signalant la publication d’une nouvelle revue spatiale, Space Quartely. Evidemment, c’est en anglais. Si je vous donne cette information, c’est tout simplement parce que le premier numéro est en accès libre sur internet au format .pdf. Deux versions sont disponibles : la version U.S. et la version canadienne. Dans les deux cas, le thème central est consacré à l’espace commercial : SpaceX, XCOR, Blue Origin, Sierra Nevada et Boeing principalement, mais aussi deux, trois articles de réflexion plus générale sur la question. Après la série que j’ai moi-même donnée sur ce blog, peut-être que cela intéressera certains.

Longue vie à ce nouveau magazine !

lundi 29 août 2011

Game of Thrones (2) Réalisme et Realpolitik

Suite de notre introduction...

GoT se présente comme une démonstration explicite de l’importance de la stratégie en politique. Ned Stark, seigneur du Nord, a beau être un soldat accompli, un père de famille aimé et un ami hors pair, il n’en demeure pas moins un « strategic moron of the first order » pour reprendre les mots de Drezner. Nous reviendrons sur Stark dans un second article. Pour mettre en appétit, une petite introduction est toujours disponible ici : après l’avoir tant cherché, on ne peut que mal finir. Mais avant cela...
... Stark joue-t-il le jeu des réalistes ? Essayons d’y répondre.

 - So you agree? The Starks are enemies?
- Everyone who isn’t us is an enemy. 
(Dialogue entre Prince Joffrey Lannister et Queen Cersei Lannister, épisode 3)

L’école réaliste moderne met l’accent, non pas sur la nature humaine, mais sur la structure des relations internationales. Cette approche structurelle souligne l’importance de la nature anarchique des RI et le fait qu’il n’existe pas d’autorité supérieure au-dessus des Etats. Suivent trois idées centrales.
1) Sans garantie absolue de sécurité, les Etats évoluent dans le domaine du self-help : le « chacun pour soi ». Ils ne peuvent en effet se reposer que sur eux-mêmes et ne compter que sur leurs ressources militaires pour les aider. 
2) Dans ces conditions, la volonté de domination (will to power) et la cupidité (greed) ne sont pas prioritaires dans le calcul de l’intérêt national d’un Etat dont la politique étrangère est entièrement tournée vers la sécurité et le simple désir de survivre.
3) Les Etats sont pris dans un jeu à somme nulle dans lequel il est rationnel de se débrouiller seul et dans lequel la confiance ne peut pas exister. Si jamais un acteur choisit de baisser la garde et que les autres décident le contraire, alors la sanction est automatique et l’Etat en question a très peu de chance de survivre. Ceux qui sont remplis de bonnes intentions au départ vont peu à peu disparaître : ou mourir ou se convertir à une politique plus réaliste, une realpolitik. 
A la lecture de ces trois éléments, le réaliste conclura que personne ne peut lutter contre les dynamiques engendrées par la structure anarchique du système. Celles-ci sont indépassables et conduisent donc à une vision tragique des relations internationales. La route vers la sécurité et la survie pour les acteurs passent par le développement de capacités militaires propres, soit 1) à travers la formation d’alliances et d’un balancing externe (dans le pire des cas), soit 2) via un développement des ressources au niveau interne, de type programme d’armement (la meilleure option, mais la plus coûteuse). Dans un tel monde, les gains relatifs sur les autres sont plus importants que les gains absolus.
Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres)Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito
a) Un système de self-help : seuls au monde !
(Petyr "Littlefinger" Baelish, épisode 7)

Dans un tel univers, il n’y a pas de différence entre le loup et l’agneau : tout le monde est suspect quelles que soient les intentions de départ car tout le monde est potentiellement un ennemi. Il n’y a ni confiance ni amitiés qui tiennent. Les enjeux sont trop élevés (la survie) pour que quiconque puisse rationnellement oser miser là-dessus. Il faudrait être un fou...

Les théoriciens des RI nous expliquent que cette donne est la conséquence de l’anarchie. Un système anarchique est un système dans lequel il n’y a pas d’autorité régulatrice au-dessus des acteurs, ici les Etats. Il n’y a pas de gouvernement, il n’y a pas non plus de police. Pas de 911 ou de 112 à joindre en cas d’urgence. Et donc pas de confiance...

b) Realpolitik et survie : tous les moyens sont bons

(Lord Tywin Lannister, episode 7)
 Dans un tel monde encore, seule la survie de l’Etat importe. Et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Dans ces conditions encore, la Realpolitik est la norme de comportement attendue. Pour dire les choses autrement, il n’y a pas de liberté d’action. Cela concerne à la fois le jeu qui est joué, mais aussi les règles qui s’y appliquent.
En l’occurrence, qui sera roi (le game of thrones) et jusqu’où les joueurs – conscients ou non du jeu qu’ils jouent – seront prêts à aller (trahison, poison, assassinat, etc.). Mentir en fait partie. En bref, il faut abandonner toutes postures morales, car si tous les moyens sont bons, alors il ne faut être contraint par autre chose que le but lui-même. Cela peut conduire au pire chose, mais cela est mieux que d’être anéanti par des adversaires moins soucieux de moralité et de bons sentiments.

c) L’émulation ou périr : Win or Die !
  
(Queen Cersei Lannister, épisode 7)

Au fond, la règle du jeu est limpide. Elle est dite à « somme nulle » : ce que l’un gagne, l’autre le perd. Il n’y a pas de gains absolus, pas de « gagnant-gagnant ».Tel me semble être le message réaliste de Game of Thrones : on ne peut pas échapper aux contraintes de la structure internationale dans laquelle on évolue. Quant on joue, on ne peut que gagner ou perdre... mais ce que la formule ne dit pas explicitement, c’est qu’il n’y a guère de choix...

En RI, on parle aussi d’émulation et de socialisation. La socialisation est le processus par lequel les Etats apprennent à agir comme des Etats. Elle va donc venir limiter et façonner le comportement des unités. Cette notion illustre assez bien ce vers quoi la saga de George Martin évolue puisqu’après le Game of Thrones, il y a le Clash of Kings. 

Une autre notion est celle de concurrence. Cette dernière incite les acteurs à adapter leur comportement conformément aux pratiques socialement acceptables. Evidemment tout acteur est libre d’ignorer ces contraintes et d’agir à sa guise, mais il sera automatiquement pénalisé. GoT présente deux exemples :

- Face à la Maison révisionniste des Lannister, les autres familles doivent apprendre. C’est le cas de l’ancienne Main du roi qui semble l’avoir appris à ces dépens. C’est aussi le cas de Ned Stark puisque lui non plus ne parvient à se mettre au niveau de jeu des Lannister. Enfin c’est le cas des deux frères de l’ancien roi qui, comprenant, eux, quels sont les enjeux, décident de se mettre hors-jeu le temps de monter en puissance, y compris au détriment des Stark (un exemple classique de buck-passing).

- L’autre exemple est fourni par les Dothrati. Si Khal Drogo refuse de partir en guerre sur un autre continent, alors Westeros viendra à lui : les pratiques politiques du Game of Thrones sont exportées et manquent de peu d’empoisonner la reine. Dans la série, on peut assister à un discours assez saisissant – un grand moment de cinéma selon les connaisseurs. Tout y est, tant l’émulation que la prise de conscience de l'existence du système (interétatique) dans lequel on est engagé malgré soi. On devine aussi quel devient l’enjeu final : obtenir le trône de fer, soit anéantir tous ses ennemis afin de parvenir à la sécurité ultime.



d) Dépasser le réalisme ?
Pour les réalistes, le jeu international est réglé par les grandes puissances. Dans Game of Thrones, les grandes puissances sont des Maisons : des dynasties familiales de type féodal avec leurs seigneurs suzerains et leurs différents vassaux, tous reconnaissables à leurs insignes et à leurs devises. Or une question est de savoir si ces différents clans sont dépositaires de politiques différentes ? Pour le moment, la seule différence semble être géographique/climatique : le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest...  
Jusqu’à présent aussi, le réalisme que je viens de décrire peut être qualifié de « offensif ». Un Etat peut certes avoir plusieurs objectifs, mais ces derniers sont tous subordonnés à la sécurité, c'est-à-dire à la survie. La conséquence est que l’Etat recherche avant tout la puissance (militaire), car seule celle-ci permet à coup sûr d’accroître la sécurité de l’Etat, et donc ses probabilités de survie. Il s’agit d’une quête sans fin. L’Etat est un agresseur en puissance qui ne s’arrêtera que lorsque toute la concurrence aura été décimée. 

Le réalisme dit « défensif » opère quant à lui une approche plus souple des objectifs de l’Etat. Un Etat peut prétendre avoir atteint un seuil de puissance minimale à partir duquel sa sécurité peut être perçue comme suffisamment protégée. L’Etat est satisfait du statu quo. Il est capable de vivre avec d’autres Etats sans croire sa survie sans cesse menacée. Les RI ne sont pas seulement une poursuite effrénée de puissance. Il s’agit aussi de savoir ce que les Etats veulent faire de cette puissance. Les intentions sont importantes.

Pour Dan Drezner, Game of Thrones ne semble illustrer que la première théorie. Selon lui,  toutes les Maisons nobles obéissent à des comportements et à des règles similaires. Il n’y a donc pas, comme dans notre univers réel, de différences politiques (démocratie ou dictature) ou économiques (libéralisme ou socialisme) entre les Etats.

Telle n’est pas mon analyse de GoT. Des oppositions religieuses, et peut-être même idéologiques, existent. Il y a donc d’autres objectifs que la seule maximisation de la puissance. Peut-être est-ce l’avis de Stark, peut-être cela explique-t-il en partie son comportement. Le réalisme lui-même se trouve en tout cas placé en porte-à-faux : il a beau fonctionner pour expliquer ce « game of power politics » qu’est le « game of thrones », il montre aussi des limites…

… dont l’anomalie Stark !

samedi 27 août 2011

Game of Thrones (1) Introduction : Winter is Coming

J’interromps un instant mes habituels billets sur l’espace pour aborder un tout autre sujet à l’ambiance beaucoup plus estivale. Digressons donc et prêtons l’œil attentif du politologue à une série qui a marqué l’année 2011…

Game of Thrones (GoT), diffusé en mai dernier aux Etats-Unis sur HBO et en juillet en France, a connu un beau succès à la fois sur les écrans et sur la blogosphère, certainement grâce à son réalisme et à la profondeur et à la diversité de ses intrigues. De la Terre à la Lune ne pouvait pas se permettre de manquer le coche ! Je vous annonce donc le billet de l’été, qui marque aussi le début d’une nouvelle publication que je me propose de faire une fois par saison...

La série se déroule dans un monde fictionnel pseudo-médiéval. Au vu du casting* et de ce qui semble se vendre et se regarder aujourd’hui, on ajoutera d’ailleurs immédiatement : anglais ! Peut-être d'ailleurs que quelqu’un expliquera un jour cette relation obsessionnelle entre la fiction cinématographique anglo-saxonne et le XII-XIIIe siècle anglais ! Certes Hollywood s’est récemment emparé de l’histoire des Tudors. Mais l’hégémonie des Plantagenêts sur le cinéma n’est pas prête de s’estomper. Même s’il est certain que les descendants du mémorable Aventures de Robin des Bois (1938, Michal Curtiz) et du superbe Lion en Hiver (1968, Anthony Harvey) ont du mal à soutenir la comparaison (vous pouvez toujours juger par vous-même : ici et là pour le cinéma, et ici et là pour les séries). 

Typique de la fantasy** mais tout en restant largement tout public, Game of Thrones a réveillé la critique geek... qui plus est la critique RI du Duck (Charli Carpenter se demande même si GoT n’est pas en passe de devenir la série RI culte de l’année 2011). Il est vrai que la série reprend le très riche univers développé dans les (4, 5, etc. : le dernier tome est sorti il y a quelques semaines) best-sellers de George R. R. Martin : cela aussi explique sans doute le succès largement planétaire de la série d’HBO. Pour faire court, nous reprendrons le synopsis wikipédia :
Sur le continent de Westeros, le roi Robert Baratheon règne sur le Royaume des Sept Couronnes depuis qu'il a mené à la victoire la rébellion contre le Roi Fou Aerys II Targaryen, dix-sept ans plus tôt. Son guide et principal conseiller, Jon Arryn, venant de décéder, il part dans le nord du royaume demander à son vieil ami Eddard Stark, seigneur suzerain du Nord et de la Maison Stark, de remplacer leur regretté mentor au poste de « main du Roi ». Eddard, peu désireux de quitter ses terres, accepte à contrecœur de partir à la Cour avec son jeune fils Bran et ses deux filles, alors que Jon Snow, son fils bâtard, se prépare à intégrer la fameuse Garde de Nuit : la confrérie protégeant le royaume depuis des siècles à son septentrion, de toute créature pouvant provenir d'au-delà du Mur protecteur. […] Dans le même temps, sur le continent Est, Viserys Targaryen, héritier « légitime » en exil des Sept Couronnes et fils d'Aerys, projette de marier sa jeune sœur Daenerys à Drogo, le chef d'une puissante horde de cavaliers nomades afin de s'en faire des alliés, en vue de la reconquête du royaume. […]
Ce qui m'intéresse ici et, autant le dire tout de suite, la raison pour laquelle j’ai regardé la série avec passion, c’est la façon dont GoT est construit. Vous trouverez à droite et à gauche des critiques se penchant sur le background politique, social et historique dont la série peut s’inspirer. Ce que je cherche à faire consistera davantage à prêter attention à la philosophie politique et au discours sous-jacent. A l’évidence, de Rome à Boardwalk Empire, en passant par Deadwood ou The Wire, HBO nous a habitué à des histoires riches, profondes et variées. GoT ne fait pas exception.

Le lecteur de Terre à la Lune sait que les RI constituent le réflexe évident dès qu’il s’agit d’interpréter ce que nos écrans nous donnent à regarder. Concernant la série, plusieurs de ces théories seront présentées. Ce faisant, j’espère dessiner un portrait relativement complet de GoT. Je souhaite également montrer quelles sont les principales théories des relations internationales. Il va s’en dire que les risques de spoilers sont importants. Futurs spectateurs s’abstenir. 

(1) cheminement avec le réalisme : Realpolitik et jeu de vilains
(2) l’anomalie Stark et les RI : libéralisme, constructivisme ou autre chose ?
(3) une analyse critique : tout le reste et bien plus

Tel sera mon futur plan de conduite pour les jours à venir.
* Parmi ces acteurs, vous remarquerez la présence de Sean Bean (Le Seigneur des Anneaux, etc.). Peut-être aussi celle de Lena Headey (300, Terminator la série, etc.) voire un ou deux autres. Mais dans l’ensemble, et y compris pour les premiers rôles, ils sont moins connus et jouent même parfois pour la première fois à l’écran. Pour résumer sans passer trop de temps sur la bio de chacun, on se retrouve devant un casting de type, à une ou deux exceptions près, « full british » à la Harry Potter avec des acteurs originaires d’Irlande, Ecosse et Angleterre.
** Il est toujours difficile de savoir ce qui se cache derrière le mot. En fait, je pourrais reprendre en partie la critique suivante :
Most insulting of all […] is the affront "fantasy" makes to fantasy itself.  How sad that "fantasy"--a protean and theoretically limitless domain--should be so rigidly codified around such a ridiculously childish set of conventions: kings, queens, knights, jousts, quests, faithful hounds, noble steeds, etc.  It's as if "comedy" could never advance beyond variations on the banana-peel gag.

jeudi 25 août 2011

Evolution de l’espace non-étatique (5) L’humanité à la conquête de l’espace ?

Je termine aujourd’hui cette première série « introductive » que j’avais prévue en commençant ce blog. Après l’essor des firmes commerciales privées dans la foulée du retrait de la navette spatiale américaine et de l’émergence du tourisme spatial, reste à envisager – pour poursuivre dans un paradigme non-statocentré – l’humanité elle-même.

Du point de vue militaire, l’espace est souvent représenté comme étant le « point haut », le point culminant depuis lequel le guerrier – si j’en crois Clausewitz – dispose de trois avantages : la force tactique supérieure (en termes spatiaux : l’avantage de l’énergie), la difficulté de l’accès (en termes spatiaux : l’avantage de la manœuvre) et l’étendue de vue….

… mais cette dernière est tellement belle que parfois le guerrier laisse la place à l’envoyé de l’humanité…

« Je voyais la Terre depuis l’espace, si belle depuis qu’avaient disparu les cicatrices des frontières nationales » Mohammed Ahmed Faris (Syrie) 

« En somme, je voyais une partie considérable de la Terre, tout en distinguant sans difficulté les petits détails du terrain où j’avais marché quelques semaines auparavant. Alors je souris de me rendre compte de l’immensité dérisoire et relative de notre planète » Jean-Loup Chrétien (France) 

« Avant d’effectuer mon vol, je savais que notre planète était menue et vulnérable. Mais c’est seulement lorsque je l’ai vue depuis l’espace dans son indicible beauté et sa fragilité, que je me suis rendu compte que la tâche la plus urgente de l’humanité était de la préserver pour les générations à venir » Sigmund Jähn (Allemagne)

De ces témoignages, je tire deux constatations : 1) le point de vue spatial englobe : des frontières humaines, si importantes ici-bas, nulles traces ; 2) le point de vue spatial dépasse : l’horizon limité du terrien apparaît d’autant plus local, provincial et étroit lorsqu’il est comparé à l’immensité noire de l’univers. Vue de là-haut, il n'y a plus que la Terre... et l'espace.

Historiquement, deux événements ont conduit à cette double prise de conscience. Mieux que de vous en parler, je vais vous l’illustrer.
Cette première photo, c’est la fameuse « Bille bleue » (Blue Marble) prise depuis Apollo 17 le 11 décembre 1972 à 47 000 kilomètres de la Terre. Il n’y a aucun signe d’une présence humaine sur cette image. Nulle part nous ne voyons les traces du nationalisme. Mais éloignons-nous encore un peu…
Fichier:PaleBlueDot.jpg
Cette deuxième photo, c’est le « point bleu pâle » (Pale Blue Dot) pris par la sonde Voyager 1 le 14 février 1990 à 6,4 milliards de kilomètres de la Terre. Le fond granuleux ne permet de voir qu’un minuscule point perdu dans la lueur du soleil.

A partir d’ici, je laisse la parole à l’astronome américain Carl Sagan à qui revient la postérité de cette comparaison établie pour la première fois dans son ouvrage de 1994… Pale Blue Dot : 
       Regardez encore ce petit point. C’est ici. C'est notre foyer. C'est nous. Sur lui se trouve tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous avez entendu parler, tous les êtres humains qui aient jamais vécu. Toute la somme de nos joies et de nos souffrances, des milliers de religions aux convictions assurées, d’idéologies et de doctrines économiques, tous les chasseurs et cueilleurs, tous les héros et tous les lâches, tous les créateurs et destructeurs de civilisations, tous les rois et tous les paysans, tous les jeunes couples d'amoureux, tous les pères et mères, tous les enfants plein d'espoir, les inventeurs et les explorateurs, tous les professeurs de morale, tous les politiciens corrompus, toutes les « superstars », tous les « guides suprêmes », tous les saints et pécheurs de l’histoire de notre espèce ont vécu ici, sur ce grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil... Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette lointaine image de notre monde minuscule. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir ce point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. (Citation-traduction wikipédia)
Vous l’aurez compris, la conquête dont je parle ici est toute intérieure : avec l’espace, l’humanité accède enfin à la conscience de soi, de sa place dans l’univers et de la grand part d’inconnu qui lui reste encore à découvrir. En bref, une leçon d’humilité. 

C’est un peu ce que le grand Carl Sagan voulait raconter : un livre à mettre dans toutes les bonnes bibliothèques...

Billets précédents 

(4) « Le tourisme spatial (2e partie) », 21 août 2011
(4) « Le tourisme spatial (1ere partie) », 14 août 2011
(2) « La nouvelle course à l’espace », 22 juillet 2011
(1) « La révolution SpaceX », 26 juin 2011

J'aurai évidemment l'occasion de revenir sur cette (r)évolution de l'espace non-étatique. Pour le moment, le propos est resté anecdotique. Mais le changement de paradigme est réel et influence aussi bien l'espace-défense des Etats (arsenalisation) que l'espace commercial (mondialisation).

mardi 23 août 2011

Guerre en Libye : mise en perspective. L’assassinat comme pratique de relations internationales

L’intervention occidentale en Libye – et le cours que semble prendre la guerre à l’heure où j’écris – me pousse à poser la question suivante : étant donné que beaucoup de chose ont semblé dépendre de Kadhafi, pourquoi ne pas l’avoir éliminé durant ces six derniers mois comme les US l’ont fait avec Ben Laden ? J'ai conscience que cette question n'est pas nouvelle, mais elle reste opportune...
Image
Tuer Ben Laden n’a pas été une décision prise au hasard. Après tout, les Etats-Unis pouvaient très bien le capturer vivant, et si cela n’a pas été le cas, c’est parce qu’ils ne le voulaient pas. Pour revenir à la Libye, le sénateur John McCain avait par exemple déclaré en mai dernier que la mort violente (i.e. l’assassinat) du leader libyen ne lui posait pas problème. 

Par ailleurs, nous savons que l’OTAN a bombardé à plusieurs reprises le quartier général de Kadhafi, sans que nous sachions exactement si sa personne était visée. Aux dires des responsables de l’organisation, Kadhafi n’était pas l’objectif. Reste qu’un coup « malheureux » n’aurait peut-être pas été regretté. 

Rappelons aussi que les grandes puissances (US compris) n’ont généralement pas semblé avoir de problèmes avec la notion : Kadhafi a par le passé été la cible de plusieurs tentatives de la part tant des services américains que des services britanniques ; idem pour Saddam Hussein ; idem638 pour Fidel Castro… 

A l’opposé, s’il n’existe pas de loi, on peut tout de même parler d’une certaine réticence de la part de nos dirigeants à viser leurs homologues étrangers (ne serait-ce que parce qu’il n’est pas vraiment dans l’intérêt des présidents et autres chefs de gouvernement de faire de l’assassinat une pratique courante).

Peut-être qu’un peu de perspective serait utile. Qui a dit RI ?

En lisant l’article de Thomas L. Ward, un professeur à Princeton et désormais une célébrité dans le monde médiatico-académique, « Norms and Security: The Case of International Assassination », 2000, relayé par Steve Walt (traduit ici), on apprend ainsi que « There is a long-standing consensus in the international community that the murder of foreign leaders is a grossly inappropriate means of conducting foreign policy ».Un tel énoncé peut surprendre. L’interdiction de l’assassinat peut paraître difficile à comprendre lorsque nous la confrontons à l’argument moral par excellence : étant donné l’alternative (l’entrée en guerre, les bombardements ou les sanctions économiques), ne faut-il pas mieux que le dirigeant paye plutôt que son peuple ? Le thème est classique : et si Hitler avait été tué en... Ce qui montre par ailleurs que si l'étude des relations internationales veut rester pertinente, elle ne doit pas faire l'économie totale de la figure de l'homme d'Etat.

Un peu d’histoire

"Tu quoque mi fili", série-péplum HBO, Rome
Selon l’auteur, à l’exception de Rome – où la norme stigmatisait l’assassinat des dirigeants étrangers ennemis, mais étrangement pas celui de leurs propres leaders –, l’assassinat a toujours été une pratique répandue. L’explication serait à la fois morale (l’éthique militaire valorisait la confrontation des armes plutôt que l’intrigue) et géopolitique : les Romains possédant l’armée la plus puissante du monde, il était dans leur intérêt de délégitimer de tels subterfuges, tout en exaltant la pratique héroïque de l’action militaire. Les Italiens des Cités-Etats de la Renaissance n’avaient pas les mêmes contraintes.


Tout change au XVIIe siècle au moment où les violences liées aux guerres de religion diminuent. La norme a depuis gagné en consistance au point d’être totalement acceptée. Pas même la première moitié du XXe siècle ne saura inverser la tendance. Il faut en fait attendre les années 1970 et 1980 pour percevoir les premiers cas où l’ambigüité est apparente. Mais là encore, la violence est limitée puisqu’à chaque fois la tentative est niée par les dirigeants, le plus souvent avec indignation (« the desire to publicly disassociate these attacks from the intent to kill any particular individual speaks to the sensitivity that the norm has engendered »).

Quelle analyse ?

Retrouvant l’analyse qu’il prête à l’empire romain, l'auteur explique ce glissement par principalement deux raisons. 1) La première est que les grandes puissances ont préféré circonscrire le conflit armé au champ de bataille, c'est-à-dire là où elles avaient l’avantage sur les Etats les plus faibles. Cette explication matérialiste (les intérêts des acteurs les plus puissants du système international) souligne l’importance gagnée par les armées de masse. A cela, vient se combiner une autre tendance…

2) La seconde raison s’appuie sur l’idée selon laquelle la guerre est conduite par des Etats et non par des individus. La norme contribue donc à renforcer la légitimité politique de l’Etat et finalement parvient à acquérir une emprise telle que l’assassinat devient une pratique marginale. Ce phénomène, de nature idéationnelle (ces changements sont légitimés par le biais de valeurs normatives comme la morale, la justice ou l’honneur), traduit en fait la montée des Etats souverains comme acteurs prédominants dans le contexte de l’après-traité de Westphalie.

L’évolution récente

Mais Thomas Ward avance aussi l’idée selon laquelle cette norme serait en train de se déliter. Nous pouvons trouver deux raisons à cela. 1) La première explication est d’ordre structurel : l’émergence des acteurs non-étatiques et de modes de violence asymétriques, bien illustrés par la montée du terrorisme, conduisent au rejet du sceau d’illégitimité qui frappait la pratique de l’assassinat. Le recours systémique à de telles actions contre les Etats poussent ces derniers à répondre à leur tour par le meurtre ciblé des chefs terroristes présumés. Implicitement, c'est ce que nous raconte ce jeu vidéo...


2) Le second changement a pour origine les guerres de plus en plus destructrices (de la Première guerre mondiale au risque d’apocalypse nucléaire) qui conduisent les Etats à chercher des alternatives moins coûteuses. En outre, l’environnement post-Nuremberg dans lequel nous a mené l’après-Deuxième guerre mondiale a montré combien l’idée westphalienne avait reculé : désormais, les dirigeants nationaux sont de plus en plus considérés comme individuellement responsables des actions entreprises sous leurs ordres. La raison d’Etat ne protège plus les dirigeants de leurs actions et donc de l’assassinat.

Déclin ne veut pas dire pour autant disparition. La norme reste puissante et a eu le temps depuis des siècles d’investir la pratique de l’assassinat de connotations négatives. En outre, malgré les frustrations passagères, les Etats les plus puissants continuent de voir dans la norme le reflet de leurs intérêts. Un monde sans norme serait en effet synonyme d’incertitude. 

Quelles leçons pour les puissances occidentales ?

C’est d’autant plus vrai pour les Etats-Unis. De manière très similaire à ce qui passerait dans le cas où le seuil de l’arsenalisation de l’espace serait franchi, une politique pro-assassinat apparaîtrait avec le temps contre-productive puisqu’elle échangerait les avantages de la norme et de la supériorité militaire conventionnelle pour un terrain de jeu dans lequel la balle n'appartiendrait plus aux seuls Etats-Unis.

File:081131-F-7734Q-001.jpg
C’est la posture que choisit de défendre Stephen Walt. Malgré les capacités satellitaires des Etats-Unis, le « brouillard de guerre » reste une réalité et les meurtres ciblés ont presque toujours pour conséquence inévitable la mort d’innocents. A noter en passant que ces victimes collatérales provoquent chez l’autre la colère et la création de davantage d’adversaires. Enfin, le meurtre de dictateurs étrangers ou de tels autres apprentis chefs terroristes ne peut avoir pour résultat que de légitimer de la part du reste de la confrérie mondiale des pratiques identiques – d’ailleurs meilleur marché que l’achat de capacités militaires conventionnelles peu efficaces.
First edition cover art
Ainsi, « even if this attempt at "decapitation" were to succeed in the short-term, the longer-term consequences may not be quite so salutary ». L’amateur des romans de Tom Clancy est prévenu, lui qui se souvient très certainement de la fameuse doctrine Ryan venant clôturer le roman Sur Ordre (Executive Orders).

Quelles leçons pour la théorie ?

La persistance de cette norme a une ou deux conséquences au niveau théorique. Tout d’abord, le réalisme est remis en question par le rôle joué par les normes dans les politiques étrangères des Etats, y compris pour ce qui des questions de sécurité. Mais Thomas Ward va plus loin en montrant que les normes sont le résultat de processus complexes non-univoques, 1) en partie le reflet des intérêts des Etats les plus puissants, 2) en partie le fruit de forces idéationnelles plus larges (qu’elles soient politiques, sociales ou intellectuelles) venant contraindre les Etats en jouant à la fois sur la façon avec laquelle ils poursuivent leurs intérêt (le coût qu’une violation implique) mais aussi sur la manière avec laquelle ils forment leurs perceptions (le schéma de pensée). Plus largement, c’est la notion de puissance elle-même qui doit être revue.

Quant à la guerre en Libye, sur laquelle ce billet commence, il semble prématuré de donner de quelconques leçons. Je m'arrête toutefois un instant sur les conséquences théoriques – grandes  stratégiques – que Dan Drezner évoque rapidement lorsqu’il balaye du revers de la main la critique « réaliste » tant de fois répétée ici et là et surtout aux Etats-Unis :
The United States should never have intervened!! It's a civil war!!! Libya is an example of the militarization of American foreign policy!! The U.S. will be drawn into an expensive quagmire that is not a core national interest!! Air power alone will never work!! Many, many other realist cliches!! Oops.
Ceci étant dit, si quelques commentateurs se chargent tout de même de distribuer les médailles et les blâmes,  ils remarquent aussi que tout n'est pas fini : reste l'après ! La leçon définitive ne sera tirée que lorsque la paix sera gagnée. En bref, ce qui importe maintenant, c’est la transition.

A suivre...

dimanche 21 août 2011

Evolution de l’espace non-étatique (4) Le tourisme spatial (2e partie)

Le tourisme orbital à bord de l’ISS a beau être spectaculaire, il reste toutefois très limité. Un modèle beaucoup plus intéressant et pertinent pour la décennie à venir est incarné par le tourisme suborbital. Parlons donc maintenant de ce secteur en pleine révolution.

(Presque) toucher les étoiles !

Le potentiel est en effet gigantesque ! Telle était déjà la conclusion d’un rapport de la compagnie Futron de 2002, intitulé Space Tourism Market Study. Selon Futron, d’ici 2021, plus de 15 000 passagers prendront leurs billets annuellement pour un total de 700 millions à 1 milliard de dollars. Le chiffre est certainement optimiste. Mais il est clair que le tourisme spatial a de beaux jours devant lui.

L’important est que les publications de ces différentes statistiques ont su convaincre les investisseurs. Sans doute ne leur ont-t-ils pas échappé que le nombre de millionnaires dans le monde allait en augmentant au fur et à mesure qu'émergeaient de nouvelles puissances. Déjà les foules se pressent au portillon. En effet, dans la foulée du X-Prize, l’effet de notoriété a fonctionné à plein régime…

En témoigne ces individus qui n’hésitent pas à acheter des billets alors même que la technologie n’est toujours pas prête et qu’aucun calendrier n’existe pour des vols opérationnels. Virgin Galactic a su en bénéficier : son marketing spectaculaire a réussi à attirer plus de 38 000 candidatures et 430 futurs touristes ayant d’ores et déjà payé leurs 200 000 dollars (les prix se tassent à partir des 100 premiers sièges – candidats fondateurs –, de 100 à 400 – candidats pionniers –, l’acompte n’est plus que de 150 000 dollars, à partir de 400, nous tombons à 20 000 dollars).

L’exemple a fait florès et la tendance a été de nouveau confirmée par les décisions politiques de l’administration Obama en faveur de vols de routines privatisés en direction de la LEO. La semaine dernière, l’Agence spatiale américaine a annoncé s’être offerte les services de sept sociétés privées, sous condition qu’elles parviennent à rendre opérationnels les avions spatiaux que chacune d’entre elles développe. Parmi elles : Armadillo Aerospace, Near Space Corp., Masten Space Systems, Up Aerospace Inc., Virgin Galactic, Whittinghill Aerospace LLC et XCOR.

Le calendrier semble chaque année reculer, mais le nombre des principaux acteurs de cette nouvelle course à l’espace témoigne bien de l’importance des enjeux. Trois modèles technologiques se dessinent peu à peu. 

1) Le premier s’appuie sur l’idée de petits lanceurs poussant jusqu’à 100 km d’altitude. C’est le modèle le plus simple : la technologie existe déjà (les fusées), mais c’est aussi le plus coûteux sur le long terme.

2) Une autre approche considère un avion porteur avec une fusée placée sous les ailes ou posée sur le dos et larguée à 10 km d’altitude. Les contraintes opérationnelles sont élevées. En outre, à terme, le modèle bloquera sur l’industrialisation des gros avions-porteurs trop coûteuse d’un point de vue investissement. Il s’agit cependant du modèle le plus avancé, notamment développé par Virgin Galactic et son très médiatique SpaceShipTwo. Sur le marché, on trouve également, comme un lecteur nous l’avait rappelé, Dassault et son projet d’aéronef suborbital habité VSH.
A promotional shot of Virgin Galactic's Spaceship Two.Avec ses larges baies vitrées, le VSH offrira le spectacle unique de la « <em>vision de la Terre depuis l’espace</em> », explique Philippe Coué. © Dassault Aviation
3) Le troisième et dernier modèle incarne sans doute l’avenir. Il s’agit de construire un avion spatial : un jet de l’espace. Ici, l’appareil ne nécessite aucune infrastructure spécifique. L’envers du décor (ses faiblesses dans l’immédiat) est le prix de développement. Ce modèle constitue en réalité un pari sur l’avenir, en aucun cas un exemple de développement à court terme. Cela n’empêche pas XCOR Aerospace de préparer un véhicule de ce type capable de grimper jusqu’à 60 km d’altitude. Ce concept est également utilisé – sur le papier – par Astrium et son spaceplane. 
An artist's rendition of XCOR Aerospace's Lynx space plane high above the Earth. Roughly the size of a small private airplane, the craft is designed to make several flights a day into a zero-gravity environment.

Perspectives ?

Une menace plane toutefois sur ce nouveau marché : celui d’un accident mortel. Si un tel accident survenait, alors ce serait certainement la fin immédiate du tourisme spatial et de l’essor dont nous sommes aujourd’hui les témoins… du moins avant longtemps.

Pour aller plus loin, je ne peux que conseiller l’écoute des podcasts de Ciel et Espace, notamment ici et là. Sur l’industrie du tourisme spatial, voir aussi Erik Seedhouse, Tourists in Space: A Practical Guide, 2008 (pour une revue critique, ici).